dimanche, novembre 16, 2003

Chromatiques whiteheadiennes

Communications





A. Benmakhlouf (Paris X - Nanterre) : « Le rôle organique des propositions selon Whitehead »

Il s’agit de montrer pourquoi Whitehead refuse la réduction logique des propositions à des jugements. Les propositions considérées comme des « potentiels impurs » ont pour lui un rôle dans l’univers et c’est ce rôle organique qu’il s’agit d’apprécier. Ce rôle suppose aussi bien la prise en compte du plaisir esthétique que de l’émotion religieuse. Il suppose de même une prise en compte des possibilités qui n’ont pas eu lieu et qui, à la manière des rêves, font partie d’un « complexe de pénombres » dont il faut saisir le statut.

Une mise en perspective du credo aristotélicien concernant le départ entre propositions apophantiques et les propositions de la Poétique et de la Rhétorique donnera ma mesure de la radicalisation ontologique de Whitehead.

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A. Cloots (Leuven) : « La créativité comme catégorie métaphysique »

Il est bien connu que la notion de ‘créativité’ est axiale dans la philosophie de Whitehead. Néanmoins, il y a beaucoup de divergences tant quant à sa signification qu’à sa portée. Il sera argumenté que la notion de créativité a pour Whitehead trois aspects étroitement liés qui doivent toutefois être clairement distingués.

Etroitement liée à la signification de ‘créativité’ dans le langage commun, la créativité est le principe de nouveauté, exprimant le caractère de nouveauté et de ‘causa sui’ de chaque événement. Cet aspect, bien qu’essentiel, est néanmoins secondaire par rapport à la créativité comme principe d’unification. La Catégorie de l’ultime contient trois notions, à savoir ‘créativité’, ‘plusieurs’ et ‘un’. La créativité est l’activité de la concrescence de la pluralité dans un nouvel événement d’expérience et l’activité de transition de la nouvelle pluralité vers un nouvel événement. Pour Whitehead, les deux aspects de la créativité sont également essentiels. Tenant compte de cela, il est argumenté que la créativité n’est pas simplement la catégorie ultime au niveau descriptif, mais qu’elle est aussi, comme catégorie ultime descriptive, la catégorie ultime explicative. Elle ‘explique’ le surgissement, à chaque instant, d’occasions nouvelles, c’est-à-dire qu’elle ‘explique’ le devenir-sans-cesse.

Il y a beaucoup de réticences, dans la recherche whiteheadienne, à attribuer à la catégorie de créativité une force explicative, surtout à cause du principe ontologique, selon lequel toute explication causale peut venir seulement d’entités actuelles. Il sera argumenté (1) que la force explicative de la catégorie de créativité, étant une explication ultime, n’est pas en termes de causes; (2) que la créativité n’est pas explicative comme telle, indépendamment des événements actuels mais précisément comme la créativité des événements actuels; et (3) que le principe ontologique vu de plus près n’exige pas que seules des entités actuelles peuvent être des raisons, il réclame seulement des éléments susceptibles d’être découverts dans les entités actuelles.

Pour finir, on veut essayer d’indiquer l’importance de la métaphysique de la créativité whiteheadienne, dans le contexte de la philosophie contemporaine, avec sa croissante conscience de la temporalité et de l’historicité.

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I. Grattan-Guinness (Middlesex University) : « Quel fut le rôle de Whitehead dans la préparation des Principia Mathematica ? »

People often refer to “Russell's” work Principia Mathematica (1910-1913); but as he constantly pointed out, Whitehead took a major role in their collaboration from around 1903. He was responsible for many of the notations, for the construction of cardinal arithmetic, in which he made a serious mistake which was noticed only when vol.2 was in proof and most of the machinery laid out in volume 3. Much of this volume was intended as a prolegomena for a fourth volume on aspects of geometries of which he seems to have written much up to about 1918; but then he abandoned it and the manuscript was destroyed.

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M. Dupuis (Louvain-la-Neuve - Liège) : « Whitehead ou l’optimiste ? Le point de vue de H. Jonas »

On le sait, à divers endroits de son œuvre mais le plus souvent à coup de brèves allusions, H. Jonas reconnaît l’importance exceptionnelle du travail de Whitehead tout en se démarquant de l’optimisme typique d’une métaphysique puissante mais qui, selon lui, minimise ou ignore la question de la souffrance et de la mort. Avec une tonalité qui rappelle curieusement le malaise de Voltaire contre l’optimisme scandaleux ou naïf de Leibniz, la critique adressée par Jonas à Whitehead est fondamentale et elle exige une enquête minutieuse et exhaustive qu’il faudra un jour déployer. L’objectif de notre communication est seulement de poser quelques jalons d’orientation en évoquant la parenté de plusieurs thèmes essentiels, métaphysiques, anthropologiques et éthiques, à partir des analyses de la réalité de l’organisme et de la question de l’ordre aventureux de la nature.

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P.A.Y. Gunter (North Texas State University) : « Une esthétique whiteheadienne de la nature »

"This talk is an effort to relate A.N.Whitehead's philosophy of nature to his aesthetics, and his aesthetics to his concept of natural beauty.

Whitehead's philosophy of nature presumes that the fundamental realities in nature are organisms. Organisms (electrons, atoms, living cells, multicellular organisms) depend on their contexts for their existence but, within limits create themselves. Each organism has inherent vale. Whitehead's aesthetics rests on his philosophy of organism. There are, he states, four forms of beauty, understood hierarchically: 1. The conditions in the world or in the art work which dispose us to experience beauty (the beautiful) 2. absence of "painful clash" between components of experience (the minor form of beauty) 3. massiveness in combination with intensity proper (the major form of beauty) 4. beauty enhanced by truth (truthful/supreme beauty). This fourfold aesthetic, understood in terms of a world of organisms, readily applies to the beauty of the forest. Four forest types, taken from the Southern Evergreen Forest of the United States, can be ranked in terms of their beauty 1. A bottomland hardwood forest 2. a loblolly pine forest 3. a shortleaf pine forest 4. a pine tree "farm". One moves in this series from higher to lower aesthetic value.

Whitehead thus helps us to make aesthetic vluations, and choices, regarding the forest on objective terms."

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M. Weber (Louvain-la-Neuve) : « L'aventure cosmo-théologique selon Whitehead »

La question débattue - comment repenser les rapports entre le mondain et le divin dans le cadre d'une ontologie du procès - fera l'objet d'une double approche.

Approche « analytique » tout d'abord, lors de laquelle on montrera l'engrènement des quatre nodosités conceptuelles suivantes : « avancée créatrice » (nouveauté, répétition, verrou eschatologique), « Catégorie de l'Ultime » (Plusieurs, Créativité, Un), « Schème catégorial »

(concrescence, transition, sujet/superjet), et « notions dérivées » (nature primordiale, nature conséquente, nature superjective).

Approche « synthétique », ensuite, qui exploitera les vices et les vertus de l'algorithme whiteheadien en quatre phases : l'exigence co-créative, la co-création mondaine, la co-création divine, et les conditions de possibilité (sémantiques et existentielles) de la co-création.

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J. Riche (Leuven) : « A.N. Whitehead: de l'algèbre à la logique »

Celui qui ignore l'œuvre mathématique et logique de Whitehead peut accepter sans peine l'idée répandue selon laquelle son Algèbre Universelle, n'est rien d'autre que la théorie de l'extension de l'Ausdehnungslehre de Grassman et que les Principia Mathematica, "c'est Russell".

On replacera Whitehead dans le contexte historique de la logique et des travaux sur les fondements de mathématiques dans la seconde moitié du 19ème siècle.

On tentera de caractériser l'apport de l'Algèbre Universelle à l'algèbre de la logique sans négliger d'autres parties de l'oeuvre qui traitent de notions qui auront leur importance dans ses réflexions philosophiques ultérieures. Par exemple, la théorie des vecteurs.

La rencontre de Peano au Congrès de Philosophie de Paris en 1900 sera décisive pour Russell comme pour Whitehead et débouchera sur leur collaboration dans l'édification des Principia Mathematica conçus à l'origine comme la suite des Principles qui esquissaient une étude formelle des fondements des mathématiques qui serait basée sur le formalisme de Peano et la théorie des relations.

On s'intéressera particulièrement à quelques contributions propres de Whitehead publiées entre 1900 et 1910, les "works in progress" des Principia. Par exemple, la théorie des nombres cardinaux.

Whitehead reviendra sur les Principia dans les années trente et y ajoutera quelques clarifications. Cependant, comme on le sait, après la publication des Principia en 1913, ses intérêts se tournèrent rapidement vers le monde de la physique, la philosophie et la métaphysique.

On pourrait compléter le titre de l'exposé, "...de la logique à la métaphysique", mais on s'en tiendra à deux exemples qui montrent l'actualité des questions, des réflexions et de la démarche de Whitehead, l'un dans certaines techniques de l'intelligence artificielle où la logique rencontre l'ontologie, l'autre dans des théories de sémantique formelle appliquées à l'étude des langues naturelles, en particulier dans les recherches initiées par les travaux de Davidson sur la notion d'"événement".

Développé à la suite des travaux de McCarthy et de Kowalski, l'"event calculus" qui consiste a modéliser le raisonnement à propos du temps et du changement considère les "événements" comme des points temporels sans durée. Une difficulté semblable doit être surmontée dans la théorie de la représentation du discours de Kamp basée sur la notion d'événement.

Dans l'image du monde que nous donne la physique, le temps est une succession d'instants temporels sans dimension dans une structure dense ordonnée. On connaît le problème de construire un "événement" qui a une durée à partir de suites d'instants qui n'en ont pas, et celui de revenir au point temporel sans durée à partir d'un événement qui a une durée.

Russell avait posé le problème. Pour être accessibles à la conscience, les données des sens doivent avoir une durée finie. Qu'en est-il de ces entités sans durée? On verra la réponse de Russell. Et c'est dans cette perspective qu'on abordera la technique d'abstraction extensive de Whitehead.

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F. Bothereau (Tours) : « La notion de “monde actuel” dans Process and Reality »


Whitehead a fondé un système philosophique; ce système, exposé dans Process and Reality, est entièrement articulé sur la notion d’«actualité». L’actualité doit trouver un “support” pour se manifester, se fixer dans un monde, un monde d’entités (entis, “étants”), dont la première est l’«entité actuelle» (‘actual entity’), rattaché à son propre monde qu’est le «monde actuel» (‘actual world’). Il y a six entités principales dans l’univers organique, mais les deux primordiales sont l’entité actuelle, et l’«objet éternel» (‘eternal object’). Cet ensemble d’entités constitue la Philosophie de l’Organisme, qui est une «théorie atomiste de l’actualité» (‘an atomic theory of actuality’).

Comment surgit l’événement? Comment se fait-il que quelque chose passe, et se passe? Tous les concepts organiques ont tous à voir avec l’actualité. De fait, chacun d’entre eux souligne un certain mode de fonctionnement de celle-ci. Le concept de “monde actuel” (‘actual world’) sera étudié dans quelques unes de ses occurrences.

Nous verrons que, loin de s’attendre à une explicitation statique de l’actualité — solipsiste — il faudra compter avec un concept quasi intrinsèque à celui de “monde actuel”, soit celui de “devenir”. La première forme d’action d’une entité actuelle est de réagir à son propre monde actuel, monde qui n’est autre que son propre devenir, dans lequel elle se projette pour ainsi dire à l’intérieur d’elle-même. Ce fonctionnement de l’entité dégage plusieurs mouvements propres à l’actualité qui, dans son articulation même, est indexée selon trois temps, que sont l’immédiateté, l’éternité, et le temps propre du devenir, qu’on ne saurait qualifier de futur proprement dit, puisque Whitehead parle d’une ‘immediacy of becoming’ (Process and Reality, The Free Press, 1978, p.45).

La notion de monde actuel connaît plusieurs définitions, de la cellule, au corps constitué, et s’il fallait donner une image de cette pluralité définitionnelle, ce serait celle proposée par Dorothy M. Emmet (The Encyclopedia of Philosophy, N.Y, 1968), qui compare le système whiteheadien à un “nid de boîtes chinoises”, enchâssées les unes dans les autres. Cet emboîtement fait que séparément elles ne disent plus rien de ce qu’elles contribuent à former, soit une structure qu’il faut voir en son ensemble, si l’on veut à la fois avoir une vision de chacune, et saisir le tout qu’elles représentent.
Cette solidarité "morphologique" évoquera une méréologie, que nous voyons esquissée dans la Quatrième Partie de P &R, et que nous tenterons de souligner. Non pas la science rigoureuse, mais plutôt, le terme étant maintenant employé jusque dans la linguistique, ce que B. Smith et R. Casati nomment 'commonsensical theory of parts and wholes or mereology'.
Lorsque l’on touche ou frôle des vérités de fonctionnement, des procédures qui imitent de manière syntaxique le mouvement du vivant — et c’est déjà le cas chez Aristote avec le concept d’«être» — il semble que l’on soit en quelque sorte “dépassé” par la nature même de ce qui est approché; aussi la polysémie exemplaire quant à la définition du “monde actuel”, qui tente alors de considérer tous les contours de l’objet. Définir ce qu’il en est du vivant, de ce qui fait que des choses, des événement se passent, n’est-ce pas le souci de Whitehead qui, dès Le Concept de Nature, écrivait ceci: «Le passage de la nature qui est seulement un autre nom de la force créatrice de l’existence, n’a pas cet étroit rebord de présent instantané défini, à l’intérieur duquel il opère» (Vrin, 1998). Le paradigme de cette “force” qui excède les limites, c’est le “monde actuel”.

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J.-M. Breuvart (Lille) : « Les Obligations Catégoriales du Catégoreal Scheme et leur importance philosophique »

J'aimerais montrer comment les obligations/conditions catégoriales (4ème série de catégories) peuvent définir une attitude philosophique à partir de laquelle un sens peut être donné aux catégories de l'ultime, de l'existence et de l'explication. Je voudrais alors en déduire qu'elles seules correspondent réellement à l'humility before logic and before fact (PR 17).

Un regard sur SMW pourra éclairer le sens du Categoreal Scheme. Certes, la perspective whiteheadienne de SMW reste donc encore très "objectiviste". Une approche historique et raisonnée des mathématiques et des sciences aboutit à la présentation du statut de l'abstraction, comme définition du donné, et de celui d'un Dieu de type aristotélicien, justifiant cette analyse objectiviste.

Mais c'est précisément cette approche qui, dans son développement même, va poser des questions qui conduiront progressivement Whitehead à une ontologisation du cosmos, ou, si l'on ose l'expression, à la cosmologie métaphysique de Process and Reality.

J'emprunte à Éric Weil cette distinction des catégories philosophiques, définissant la posture précise du philosophe, et des catégories métaphysiques, assurant le passage de cette attitude au discours des sciences particulières. On se reportera à la note des pages 146-147 de la Logique de la Philosophie. Weil y donne, entre autres, l'exemple de Kant :

…Kant ne construit pas son ontologie transcendantale à l'aide de sa table des catégories, mais à l'aide des "idées" de liberté et d'éternité, de l'idéal transcendantal, du règne des fins.

Pour transposer à la philosophie de Whitehead, nous pourrions dire que les trois premières séries du Schéma Catégorial définissent ce que Weil appelle dans la même note les catégories développées par la métaphysique à l'usage des sciences particulières, dans le cas précis de Whitehead, la logique mathématique et la physique des quanta, alors que la quatrième série définirait davantage le projet proprement philosophique de Whitehead, à travers le devoir même de penser les conditions d'un tel projet.

Nous allons donc examiner les étapes d'une trajectoire philosophique dont l'origine se situe certainement dans une réflexion sur le statut des objets dans la connaissance humaine, avec le type de relations qu'ils peuvent entretenir entre eux, et selon le modèle défini déjà par Whitehead avec B.Russell dans l'élaboration des Principia Mathematica. Nous pouvons notamment établir un rapport entre les objets éternels tels que les définit ANW dans le chapitre Abstraction de SMW, d'une part, et les obligations catégoriales (ii) & (iii). Nous pourrons également confronter le chapitre God de SMW aux obligations catégoriales (vii) et (viii) du Categoreal Scheme. Nous pourrons ainsi voir dans SMW un pressentiment de l'attitude philosophique explicitée ensuite dans PR.

Il en résulte, selon moi, une clarification du statut des différentes séries de catégories, les Obligations Catégoriales pouvant être considérées comme le fondement philosophique des autres séries, lesquelles renvoient à des catégories métaphysiques au sens classique du terme

Nous pourrons alors revenir sur le projet philosophique de Whitehead, tel qu'il est défini d'entrée de jeu dans Process and Reality (cf. ch. 1 : Philosophie Spéculative) : il s'agit bien, pour Whitehead, d'assurer un "pont" (spéculatif) entre le sentiment religieux particulier et les lois universelles visées par les sciences.

Or, lorsque l'on examine la présentation que fait Whitehead de ces obligations (ou conditions), on s'aperçoit qu'elles concrétisent finalement trois orientations :

. Celle d'une unité subjective active: cf. les obligations (i), (vii) et (viii)

. Celle des objets, avec leurs nécessités internes : cf. les obligations (ii) & (iii)

. Celle d'une articulation entre l'unité subjective et les objets, elle-même considérée, soit dans sa mise en œuvre, par les obligations (iv), (v) & (vi), soit dans son principe, par l'obligation (ix), laquelle fait ainsi écho à la première série de l'ultimate (créativité, un et plusieurs)..

Telle me semble être la logique de ces obligations catégoriales. Cependant, pour respecter la genèse de la métaphysique whiteheadienne, nous évoquerons d'abord le côté "objets", puisque aussi bien celui-ci fut établi d'abord dans SMW, anticipativement au principe "subjectiviste réformé".

Nous montrerons ensuite comment ces objets demandent à s'actualiser dans l'effectivité d'une expérience singulière. Cet accord entre les objets et leur subjectification sera défini à partir des obligations catégoriales (i) & (vii), et caractérisé comme une harmonie préétablie.

L'obligation catégoriale (viii), fondée sur une telle harmonie, y affirme une tension vers l'avenir, lorsque l'actualisation subjective devient elle-même productrice de sens pour elle-même.

Ce double "passage" se fonde donc finalement sur l'obligation catégoriale (ix), celle de la liberté et de la détermination, introduisant à une véritable philosophie de la finitude dans Modes of Thought.

The Obligations of the Categoreal Scheme: Their importance in Whitehead's Philosophy

I would like to show how the categoreal obligations or conditions could best embody the Whiteheadian philosophical commitment and make it possible to give the other categories of this scheme (the ultimate, the categories of existence, the categories of explanation) a substantial meaning. So the categoreal conditions represent to my view the best example of the essential humility before logic and before fact (PR 17).

When reading SMW, we have some complementary notions for a better understanding of the Categoreal Scheme. Indeed, the perspective is there more objectivist: An historical and coherent approach to mathematics and sciences opens to a discussion about the status of abstraction, as defining a datum, and the status of God which, accordingly to Aristotle's God, is founding the truth-value of this analytical abstraction.

But when this early approach will be developed in PR, it will raise some questions about the ontological status of the real world, and, so to speak, about the "metaphysical cosmology" which is inherent in PR.

I am borrowing from E. Weil the differentiation between two types of categories, which could define, if put together, every philosophical attitude. On one hand, we have philosophical categories, as defining the precise "profile", or "background" of every philosopher. On the other hand, each of them is working out some metaphysical categories, to make a transition between his philosophical system and particular domains of science. In his Logique de la Philosophie (pp. 146-147, his footnote), E. Weil illustrates this distinction with the Kantian philosophy:

Kant does not shape his transcendental ontology with his table of categories, but with the "ideas" of freedom and eternity, of transcendental ideal and the reign of ends.

To transpose it into Whitehead's Philosophy, we could say chat the first three series of categories in Categoreal Scheme could define all the metaphysical categories. It is what E. Weil calls in that same footnote the categories which are developed by metaphysics, for the use of particular sciences, i.e. in Whitehead's case, the mathematical logic, the physics of quanta, and so on, while the fourth series could define more appropriately Whitehead's properly philosophical intention, through the "obligation" of thinking the last formal conditions of metaphysics.

My intention is then to examine the stages of Whitehead's philosophical path, the origin of it being for sure his reflection upon the status of the objects in human knowledge, according to the model which he had already defined with B. Russell in their Principia Mathematica. In particular, we could establish a relation between eternal objects, as defined in the chapter Abstraction of SMW, and the categoreal obligations (ii) and (iii). We shall compare as well the chapter God of SMW to the categoreal obligations (vii) and (viii) of the Categoreal Scheme. So we could see in SMW some premonition of Whitehead's philosophical attitude, as developed then in PR

As a result, the status of every series of categories could be clarified, since the categoreal obligations could then be considered as the philosophical foundation of the last three series, which are referring to metaphysical categories, according to the common meaning of that term.

Then, we should be able to revisit the Whitehead's philosophical project, as defined at the outset of Process and Reality (cf. ch.1: Speculative Philosophy). Whitehead intends there to ensure a speculative transition from the particular feelings of any religious experience and the universal laws aimed at by the scientific practice.

Now, if we examine the presentation of the categoreal obligations (conditions) in PR, we see that they embody three main orientations of the whole of Whitehead's philosophy:

. Effective-subjective unity, with categoreal obligations (i), (vii) and (viii)

. Objective-internal necessity, with the categoreal obligations (ii) and (iii)

. Conformation of this necessity to the subjective unity, being itself considered either in its effectiveness, with categoreal obligations (iv), (v) and (vi), or in its principle, with the last categoreal obligation, which is echoing the first series of the ultimate (creativity, one and many).

This is, I suggest, the coherence of those categoreal conditions. But, in order to conform to the genesis of Whitehead's metaphysics, we shall present first the "objective" side, since it was first presented in SMW, anticipatively to the "reformed subjectivist principle".

Then we could show how those "objects" are aiming at their actualization, by the effectiveness of some particular experience. This "conformation" of objects to their subjectification will then be defined by categoreal obligations (i) and (vii), and characterized as a pre-established harmony.

The 8th categoreal obligation, referring to such an harmony, puts that there is an orientation towards the future, when the subjective actualization is becoming itself the source of meaning for other actualities.

Those two transitions are both justified by the 9th categoreal obligation and its contrast between freedom and determination, thus opening onto an effective philosophy of finiteness, which will be developed in Modes of Thought.

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F. Beets (Liège) : « Le leurre du dictionnaire parfait »

Personne ne peut comprendre la philosophie de notre temps sans comprendre Whitehead mais personne, ou presque, ne peut comprendre Whitehead. Sa pensée est, dans l’ensemble, si indistincte que ses plus implacables réfutateurs courent le risque de soutenir ou de confirmer ce qu’il affirme. Leurs divulgations contribuent, naturellement, à le rendre plus obscur… Mot après mot, page après page et parfois même chapitre après chapitre, Whitehead est compréhensible ; le difficile c’est de coordonner en un tout harmonieux ces compréhensions partielles. On me dit qu’elle comprend, d’une certaine façon, les archétypes de Platon, ce qui est toujours grave. Ces archétypes (que Whitehead appelle « objets éternels ») entrent dans le temps et dans l’espace ; leurs entrées combinées et continuelles déterminent la réalité. (Le lecteur perplexe peut consulter le dixième chapitre de l’ouvrage, « Science and the Modern World », qui donne un classement des objets éternels).

Modes of Thought pèche moins par obscurité que par imprécision. Comme tous les livres de Whitehead, il comporte beaucoup de passages pénétrants. Celui-ci, par exemple, qui figure dans les dernières pages : « Une hypothèse persistante stérilise la pensée philosophique. C ‘est celle qui consiste à croire, très naturellement, que l’humanité possède toutes les idées fondamentales applicables à son expérience. On voudrait de même que ces idées aient trouvé leur expression explicite dans le langage humain, par des paroles ou des phrases. J’appelle ce postulat ‘le leurre du Dictionnaire parfait’ .»

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J. Douchement (Nantes) : « De la philosophie naturelle à la cosmologie chez Whitehead »

N'étant pas assez compétent en matière scientifique pour prétendre éclaircir et surmonter toutes les difficultés contenues dans le Concept de Nature, dont j'ai risqué une traduction française (Vrin 1998), je voudrais seulement tenter de dire comment cet ouvrage s'inscrit dans un "procès" philosophique plus vaste, où W. tient le moment de la Philosophie Naturelle comme devant s'abstenir de toute "métaphysique", et où, en même temps, ce moment prépare l'expansion renouvelée de celle-ci dans une "Cosmologie" (et même une "Théologie") - cette abstention étant elle-même condition de cette préparation, où même se confondant sans doute avec elle. Peut-être aussi pourra-t-on esquisser quelques vues sur le rapport essentiel de ce procès avec le problème religieux, puisque l'on peut penser que ce procès est tiré dès le départ par un questionnement différé qui est ultimement théologique: si la nature est advance, si ensuite le réel, y compris la pensée, est procès, peut-il y avoir procès sans perte? (ce qui est selon W. le problème religieux). Mais pourquoi ce questionnement devait-il être différé?

SYNOPSIS :

Conformément au souhait des organisateurs, mais aussi en raison de mes compétences encore incomplètes (je n'ai point lu tout Whitehead), mon travail s'appuiera sur quelques textes privilégiés: CN, SMM, PR, AI (principalement). Il cherchera à y explorer le passage de la philosophie naturelle à la cosmologie, lequel implique dans un premier temps une suspension ou neutralisation de la métaphysique, pour la réintroduire ensuite; expressément pour donner à l'esprit (qui ne fait pas partie de la nature proprement dite) le statut qui lui revient dans la réalité, après l'avoir exclu de la philosophie naturelle au nom de la critique de la "bifurcation".

Ce travail devrait donc s'organiser en deux grandes parties: a) du rejet de la métaphysique (de la bifurcation) à la philosophie naturelle; b) de la philosophie naturelle à la métaphysique nouvelle (la philosophie de l'organisme) - encadrées par une modeste autobiographie du conférencier-traducteur (comment j'ai rencontré W. et où j 'en suis dans cette rencontre), et par une conclusion touchant aux perspectives religieuses et théologiques du procès philosophique de W.

Autobiographie Puis-je invoquer l'excuse, peut-être trop facile, du caractère nécessairement processuel de toute réalité, y compris de la pensée, pour partir ici de l'évocation de ma rencontre avec W? Rencontre-évènement et procès de rencontre dans lequel je m'affronte à des difficultés que je ne sais pas forcément surmonter. Sa récapitulation permettra à chacun de juger mon approche de W. et, à défaut de la justifier, rendra compte de ses limites. Je suis passé de: a) une connaissance "par ouïe-dire" de W., due à la lecture du livre de Clément Rosset, L'Antinature, et surtout à l'enseignement et à la lecture de Gilles Deleuze - à: b) la traduction de CN, entreprise "par curiosité", à un moment où je devais préparer un cours sur la Nature, et surtout alors que j'étais déjà acquis aux attitudes "naturalistes" (toujours sous l'influence de Deleuze?) d'auteurs comme Lucrèce, Spinoza ou Hume. Je suis par ailleurs convaincu que le naturalisme, comme aussi l' empirisme, est une dimension nécessaire de toute philosophie, si on entend par là la récusation de toute forme de pensée mythique; - puis: c) à une période de surprises et de découvertes, soit dans la traduction de CN, soit dans la lecture d'autres textes ensuite: PR, La fonction de la raison, AI...

1. Première Partie: Du rejet de la métaphysique de la bifurcation à la philosophie naturelle. Il s'agit ici de montrer comment W. redonne sens à la notion classique de Philosophie Naturelle et se la réapproprie contre Newton et contre la métaphysique de cette Ph. Nat, le Kantisme (sinon Kant lui-même), particulièrement le "kantisme" d' Einstein. Cette démarche ne se sépare pas de la délimitation même du concept de nature, puisque ce dernier ne coïncide pas avec la réalité complète, étant ce qui se présente à l'esprit et ne l'inclut pas: il faut même l'exclure de l'élaboration de ce concept, et c' est toute la fameuse critique de la "bifurcation". Ce préalable (exclure l'esprit de la compréhension du concept de nature), ouvre l'accès à une philosophie évènementielle de la nature, dont on rappellera les principes. Devrait alors se montrer que la philosophie naturelle n'est ni, évidemment, une épistémologie, ni une physique a priori (une métaphysique de la nature au sens de Kant), mais la partie spéculative de la physique, soit une théorie neuve de l'espace et du temps (les deux formes de l'extension). La méthode de l'abstraction extensive est la partie la plus ardue et la plus hardie de CN: W. cherche moins à y tirer la physique des mathématiques, qu'inversement la géométrie de la physique de l'évènement (un des grands soucis de W. est de comprendre pourquoi et comment nous sommes capables de mathématiques; et c'est aussi une question philosophique capitale que celle de savoir comment expliquer que les mathématiques s'appliquent à la nature: pour W., c'est qu'elles en dérivent, et non comme pour Kant qu'elles sont immanentes aux structures de l'esprit).

2. De la philosophie naturelle à la nouvelle métaphysique Point question ici de parcourir la cosmologie entière de W. On est plutôt impatient d'en atteindre les confins, la théologie. Nous visons 2 choses principalement: a) resituer l'esprit à sa place dans la réalité. Pourquoi toute réalité étant procès, et pourquoi la raison étant déjà dans les choses à titre de pouvoir de nouveauté (avec sa contrepartie, l'antithèse de la créativité, la "fatigue"), l'esprit qu'on avait du exclure de la philosophie naturelle, se retrouve-t-il inclus dans le réel comme simple cas particulier de préhension? b) comprendre l'étrange méconnaissance de W. par la philosophie française (ou dite "continentale" par les anglo-saxons); le "panexpériencialisme" répugne aux habitudes de pensée des philosophes modernes, en particulier des philosophies de la conscience, qui prolongent le mouvement de la science moderne, impliquant la croyance en une nature mécaniste (par exemple l'existentialisme, dès Kierkegaard, conserve cette perspective même si c'est pour la retourner; elle inverse seulement la valeur de ses termes).

Conclusion Il n'y a pas de procès sans perte, du monde dans la réalité que nous appréhendons. Le problème religieux est donc inséré d'emblée dans la philosophie de l' évènement, sous la forme: y-a-t-il des formes de création ou de nouveauté qui n'impliquent pas cette perte? W. se demande si un 4ème interlocuteur aux Dialogues de Hume peut être conçu, qui ajouterait une nouvelle pensée de Dieu aux 3 qui ont dominé jusqu'ici (PR, V, II, I). Or cette "fin" de la philosophie de W. nous parait inscrite d'emblée dans son début, comme moteur d'un procès spéculatif qui ne s'est certes pas épargné des corrections et des enrichissements imprévus. "Pourquoi n'y aurait-il pas nouveauté sans perte?"

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L. Vanzago (Pavie) : « Le temps selon Whitehead : une approche phénoménologique »

Introduction: reasons for a comparison between Whitehead's and Husserl's philosophies.

The merits of a phenomenological approach: the role of subjectivity.

The plurality of phenomenologies and the limit of Husserl's phenomenology as an opening to Whitehead's position.

The limits of Whitehead's position and the possibility of a revision from a phenomenological standpoint.

Analysis of Husserl's conception of temporality in relation to subjectivity.

Consciousness as absolute.

The aporias of the absolute and the attempts to solve them.

The true limit of Husserl's standpoint: a normative conception of experience.

Analysis of Whitehead's conception of temporality.

The radical opening of Whitehead's standpoint and its risk: losing track of subjectivity.

The plural concept of subjectivity in Whitehead and its multiple temporalities.

The necessity of a non normative conception of experience in Whitehead's perspective.

Conclusions.

The unity in multiplicity: between phenomenology and process philosophy.

A non foundational concept of subjectivity yet still a form of subjectivity: the value of Whitehead's notion of subject/superject.

Interconnectedness, intercorporeity, relationality: the necessity of the phenomenological look.

Steps towards a Whiteheadian/phenomenological dual conception of subjectivity.

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J.-C. Dumoncel (Caen) : « Le monde mathématique selon Whitehead. Esquisse d'une conception Optimaliste des Mathématiques »

En philosophie des mathématiques il faut tout d'abord procéder à une division platonicienne des problèmes (c'est-à-dire à une division où l'une des branches porte à chaque fois une forme supérieure). Il y a d'abord la distinction entre l'épistémologie mathématique portant sur le jugement mathématique (par exemple : est-il analytique ?) et l'ontologie mathématique portant sur les objets mathématiques. Mais le problème ontologique se subdivise à son tour puisqu'on peut s'interroger soit sur l'existence des objets mathématiques (par exemple sur le bien-fondé d'un platonisme mathématique) soit sur l'essence des objets mathématiques. Dans ce dernier cas nous dirons qu'il s'agit de la métaphysique des mathématiques. Pour parler du jugement mathématique ou de l'existence en mathématiques il suffit d'un article dans Analysis . Mais pour se prononcer sur l'essence des mathématiques, il faut les Principia Mathematica (en abrégé PM) de Whitehead & Russell.

Les PM sont donc le texte permettant de déterminer ce qu'est le monde mathématique selon Whitehead. Mais puisque les PM sont une Bible, le problème est d'interpréter ce texte. Plus exactement il s'agira de déterminer l'interprétation whiteheadienne des PM . La réponse tient en trois points, susceptibles eux-mêmes d'une triple présentation. Il y a les ingrédients proprement whiteheadiens aux PM, puis la version whiteheadienne des PM et enfin le point de vue whiteheadien sur les PM. Et on peut d'abord les présenter sous l'angle historique. Les ingrédients sont déposés en 1910 dans le premier volume des PM, la version est fournie en 1917 dans l'adresse sur L'Organisation de la Pensée et modifiée dans l'article "Indication, Classes, Nombre, Validation" de 1934, le point de vue est donné en 1933 dans les Aventures d'Idées . A chaque fois un auteur intervient en protagoniste privilégié. Ce seront respectivement Peirce, Russell ou Wittgenstein, et Poincaré. Mais à chaque fois, surtout, un nouveau contenu doctrinal est mis en œuvre. Et c'est ce contenu qui importe en premier lieu, avec parfois une position paradoxale. Pour lui donner tout son tranchant, nous soutiendrons que la conception des mathématiques selon Whitehead l'a conduit à voir les Mathématiques, de manière cohérente, comme Algèbre, comme Logique et comme Géométrie . D'où les trois parties de notre exposé.

I. LES MATHÉMATIQUES EN TANT QU'ALGEBRE

On trouve là ce dont Whitehead a "ingressé" les fondements des mathématiques. C'est la conception qui, dans les PM, est sous-jacente aux n°s *24.23 à 24.27, p. 219. L'ensemble de ce passage est construit sur une analogie algébrique entre, d'une part, les thèses *24.23 à 24.27 et, d'autre part, des propositions qui, dans l'analogie, en sont les modèles mais qui ne sont pas écrites. Ce sont les propositions

(1) n + 0 = n

(2) n x 0 = 0

(3) n x 1 = n et

(4) ∞ + n = ∞

qui sont donc à lire entre les lignes *24.23 à 24.27.

Ces propositions signifient que le zéro, élément neutre (qui ne fait rien) dans l'addition est élément absorbant (qui défait tout) dans la multiplication et que ces deux rôles cumulés sur le zéro sont ensuite distribués entre l'unité et l'infini.

Il est donc indispensable de distinguer ici entre

(i) les théorèmes des PM (qu'on peut appeler des PM-théorèmes)

(ii) leur analogie avec les propositions (1) à (4)

(iii) le rôle de fil d'Ariane fourni par ces propositions (1) à (4).

Les PM-théorèmes (i), si importants soient-ils, ne sont jamais que des illustrations de la thèse développée dans le livre. L'analogie (ii) en revanche est en elle-même la formulation d'une thèse philosophique sur les mathématiques. D'autre part une analogie n'est que faussement symétrique. Dans une analogie l'un des deux termes explique l'autre. Par conséquent l'analogie (ii) est elle-même fondée sur les propositions (1) à (4).

Pour tirer toutes les conséquences de ces trois points, certains repères sont indispensables. En 1898, Whitehead a entrepris une Algèbre Universelle . Couturat, en 1905, a proposé une Algèbre de la Logique . Et en 1913, Sheffer a introduit la notion d'Algèbre de Boole . Une Algèbre de Boole est une algèbre à deux nombres, le 0 et le 1. Si "0" est interprété comme l'ensemble vide et "1" comme l'Univers, l'Algèbre de Boole devient l'Algèbre de la Logique dans laquelle se situent les thèses *24.23 à 24.27 des PM. Mais dans les propositions (1) à (4) nous trouvons les éléments d'une algèbre à trois nombres qu'il faudra sans doute appeler une "Algèbre de C.S. Peirce". L'inclusion de cette Algèbre de Peirce dans les PM y est un ingrédient proprement whiteheadien. D'une part il est absent des Principles of Mathematics de Russell. D'autre part il correspond à l'intérêt de Whitehead pour les structure de Groupe en particulier et pour les structures algébriques en général.

L'Algèbre de Peirce nous intéresse ici dans sa signification philosophique. Cette signification philosophique va se révéler en particulier par une comparaison avec la typologie des Arithmétiques proposée par Alain Badiou dans son livre sur Le Nombre et les Nombres (Le Seuil, 1990). Selon Badiou, en effet, il y a essentiellement trois manières d'axiomatiser l'Arithmétique. L'ensemble des Entiers naturels peut se définir, soit (a) comme descendance de 0 , soit (b) comme descendance de 1 , soit (c) comme ascendance de l'infini . Et, toujours selon Badiou, ces trois possibilités correspondent aux trois axiomatisations classiques de l'arithmétique, respectivement celles de Frege, de Peano et de Dedekind, c'est-à-dire aux trois précurseurs du logicisme russellien. En d'autres termes, cela signifie qu'à la page 219 des PM Whitehead & Russell distribuent exactement les rôles joués par Frege, Peano et Dedekind. C'est le casting du logicisme. Et ce casting est de nature algébrique .

Etant donné l'ouverture de C.S. Peirce à la création cantorienne, l'Algèbre de Peirce peut d'ailleurs se prolonger naturellement dans une Arithmétique de Cantor, où "l'infini" de Peirce conduit au transfini de Cantor, à condition de faire intervenir à nouveau un critère algébrique , ici celui de la commutativité .

Si, en effet, on a indifféremment

∞ + 1 =

1 + ∞ = ∞

alors le signe "∞" désigne un ¿ de Cantor. Mais[1] si on a

1 + ∞ = ∞ et

∞ + 1 < ∞

alors cela signifie que le signe "∞" désigne un w de Cantor. L' "∞" est ainsi ce que Leibniz appelait un signe ambigu, dont l'ambiguïté se lève par le contexte opératoire. Par conséquent l'Algèbre de C.S. Peirce, étendue à une algèbre non-commutative comme celle de Benjamin Peirce contient virtuellement l'arithmétique du transfini selon Cantor.

En d'autres termes, l'Algèbre de Peirce esquissée dans les PM est un épitomé des mathématiques dans leur ensemble. Les notions fondamentales de cet épitomé sont celles d'opération (additive et multiplicative ), d'élément neutre et d'élément absorbant , de commutativité ou non -commutativité, c'est-à-dire des notions essentiellement algébriques. Mais ce qui rassemble ces notions, c'est leur application à la triade <0,1,∞> hors de laquelle ne serait pas possible leur prolongement cantorien.

Il ne s'agit nullement ici d'une réduction des Mathématiques à l'algèbre, qui n'aurait pas de sens. La formulation la plus appropriée de la thèse whiteheadienne serait plutôt l'idée que les Mathématiques, dans leur totalité, sont structurés comme une Algèbre. Encore ne s'agit-il pas de n'importe quelle Algèbre mais de ce que nous avons appelé l'Algèbre de Peirce et donc d'une algèbre exactement adaptée à son contenu, qui est la triade arithmétique du Zéro, du Un et de l'Infini, ce dernier dissociable lui-même dans ses formes ordinale et cardinale.

Nous devons donc ici enchaîner deux moments :

(I) Le schéme algébrique de l'additif et du multiplicatif

(II) Son application à la triade : Zéro, Un, l'Infini.

II. LES MATHÉMATIQUES EN TANT QUE LOGIQUE

Il faut distinguer ici entre l'exposition dans l'adresse de 1917 sur "l'Organisation de la Pensée" et la modification dans l'article de 1934 : "Indication, Classes, Number, Validation" (Mind , p. 281-297 + 543).

Comme j'ai examiné l'exposition ailleurs[2], je ne puis qu'y renvoyer pour l'instant (j'en ai seulement préparé une nouvelle version). Je rappellerai simplement qu'il s'agit d'une analyse des PM y distinguant quatre sections dont les trois premières correspondent à la Logique (respectivement logique des propositions, des prédicats et des relations) et dont la dernière, qui s'égale aux Mathématiques, s'analyse à son tour d'après la distinction entre sept sortes de relations (offertes par la dernière partie de la logique sus-dite).

Relativement à cette exposition orthodoxe du logicisme, les modifications de 1934 exigent d'être comprises à partir d'une distinction préliminaire. Les recherches du XXe siècle sur les fondements des mathématiques ont été en grandes partie déterminées par ce qu'il faut appeler le choc de Cantor . Mais cette impulsion aporétique est elle-même double. La théorie des ensembles transfinis de Cantor apportait avec elle des paradoxes de l'infini comme ceux qu'avait déjà décelés Bolzano et, d'autre part, les antinomies des ensembles comme celle qu'a découverte Russell. Or ces deux défis sont entièrement hétérogènes. Les antinomies relèvent d'une thérapeutique mais des paradoxes bien fondés sont des produits bruts du jardin demandant seulement la bonne cuisine qui permettra de les savourer . D'où la dualité dans les modifications de 1934.

La thérapeutique des PM pour les antinomies, c'est la théorie des types. Celle-ci est la cuirasse dont le poids entrave ce que Whitehead appelle en 1917 le "processus" des PM. Contrairement à son nom, ce n'est pas de la "théorie", c'est de la grammaire. C'est sans doute la raison pour laquelle, face aux antinomies, la position de Whitehead rejoint ici celle de Wittgenstein.

Lorsque nous revenons à la bonne cuisine, la perspective est entièrement différente. Nous trouvons là ce que nous pouvons appeler les deux problèmes pendants des PM , que j'appellerai le problème existentiel et le problème essentiel . Ils ont tous les deux été décelés aussi bien chez Russell que chez whitehead.

Le problème essentiel peut être appelé ainsi parce qu'il relève de la distinction leibnizienne entre extension et intension. Le logicisme reprend le projet leibnizien d'une mathématique dérivée de la logique. Mais quelle logique ? Chez Leibniz nous trouvons à la fois une logique extensionnelle et une logique modale. Le choix officiel des PM est de se cantonner à la logique extensionnelle. Mais en restreignant ainsi la logique, est-ce que l'on ne compromet pas à l'avance les chances d'en tirer les mathématiques ? La question reste posée dans la doctrine officieuse où le concept d'ordre est dérivé de l'orientation inhérente au concept de relation ou propre à certaines relations.

Le problème existentiel est au moins double. Officiellement, il intervient avec l'axiome de l'infini. Mais officieusement, il est à la base de tout l'édifice, c'est-à-dire dans le rôle que sont supposés jouer les "individus" avant même les classes. Whitehead & Russell ont vu eux-mêmes qu'il y avait là une impureté incompatible avec le logicisme bien compris. C'est ce qui fait dire à Whitehead en 1934 qu' "une nouvelle portée de cochons" suffit alors à bouleverser le sens de toutes les notions mathématiques. C'est ce qu'il faut appeler les pieds d'argile du colosse logiciste.

Or non seulement ces divers problèmes ne sont pas indépendants, mais ils sont tous solidaires. Si on admet l'idée leibnizienne que les vérités nécessaires sont celles qui sont vraies dans tous les mondes possibles , cet horizon modal affranchit de tous les présupposés existentiels quant aux individus.

Or entre 1910 et 1934, deux innovations décisives sont intervenues dans cette perspective. Ce sont :

1° La définition du couple ordonné en termes de classes par Wiener (1914), simplifiée par Kuratowski (1921).

2° L'engendrement des ordinaux à partir de l'ensemble vide, esquissé par Mirimanoff (1917) et systématisé par Von Neumann (1923).

Ces deux innovations convergent sur une réduction des mathématiques à la théorie des ensembles . Et ce qui paraît le plus caractéristique dans l'article de 1934, c'est précisément sa propre convergence avec ces deux innovations.

Ce qui fait la différence entre une réduction des mathématiques à la théorie des ensembles et une réduction des mathématiques à la logique, c'est l'écart entre une conception purement extensionnelle et une conception plus ou moins intensionnelle (résultant au premier chef du rôle accordé à la logique des relations). Nous pouvons donc dire qu'en 1934 Whitehead tend à entériner ce repli extensionnaliste, alors que Wiener lui-même de son côté voit dans la logique modale de C.I. Lewis un développement autonome. Dans les Remarques sur les Fondements des Mathématiques (dont la rédaction s'étend de 1933 à 1944), Wittgenstein esquisse au contraire une conception intensionnelle des mathématiques en prenant comme paradigme paradoxal (V, § 39) le Théorème de Borel-Lebesgue.

III. LES MATHÉMATIQUES EN TANT QUE GÉOMÉTRIE

C'est la conception à laquelle Whitehead est conduit dans les Aventures d'Idées (II, chap. VIII, section IX, trad. J.M. Breuvart, p. 189-190) quand il affirme (p. 190) que dans les PM "l'ensemble du volume I est consacré à mettre en œuvre les sciences quasi-géométriques non numériques" (tandis que "les parties ultérieures de l'ouvrage se spécialisent dans l'étude des sciences mathématiques plus particulières qui impliquent nombre et quantité").

Qu'est-ce qu'une science quasi-géométrique ? Avec ce concept, Whitehead revient en 1933 à une idée qu'il avait introduite en 1906 dans The Axioms of Projective Geometry : "On sait que la géométrie peut être développée sans aucune référence à une mesure, et ainsi sans aucune référence à la distance ni à des coordonnées numériques pour localiser les points. Une géométrie développée de cette manière a été nommée "géométrie projective non métrique". Ailleurs, je l'ai appelée "science de la classification croisée" ". "Ailleurs", c'est dans l' "Introduction logique à la géométrie", début du texte de 1906, traduit dans la Revue de Métaphysique et de Morale en 1907.

Mais ce qui en 1907 était une "introduction logique à la géométrie" est devenu en 1933 une introduction géométrique à la logique et, partant, à toutes les mathématiques ! Comment cela est-il possible ? Comment toute l'essence des mathématiques peut-elle se condenser sur la géométrie ? Un problème comparable se pose chez Poincaré. Poincaré a publié en 1902, 1905 et 1908 trois volumes de philosophie où il s'explique, entre autres, avec Peano et Russell. Mais on peut dire en même temps que dans ces publications, Poincaré a constamment éludé sa rencontre avec Cantor. La rencontre aura pourtant lieu, mais seulement dans le dernier texte de Poincaré, son article "Pourquoi l'espace a trois dimensions" publié dans la Revue de Métaphysique et de Morale en 1912, l'année de sa mort[3].

Or il faut voir comment Poincaré va s'y prendre en 1912 pour aborder Cantor. Comme Whitehead en 1933 pour aborder la logique, il va partir de la géométrie. Et comme Whitehead en 1906, il va rappeler d'abord la distinction entre géométrie métrique et géométrie projective . Mais il va aussitôt rappeler de surcroît qu' "il est une troisième géométrie d'où la quantité est complètement bannie et qui est purement qualitative : c'est l' Analysis Situs ", c'est-à-dire la topologie dans laquelle "deux figures sont équivalentes toutes les fois que l'on peut passer de l'une à l'autre par une déformation continue" (p. 133-134). La série des trois géométries décrit ce que j'appellerai la marelle de Poincaré vers le paradis de Cantor.

Ce point de vue topologique étant atteint, la rencontre de Cantor peut avoir lieu. Poincaré rappelle d'abord un des principaux paradoxes du Transfini , à savoir qu' "il est possible de faire correspondre un à un les points d'une droite et ceux d'un plan". Mais de ce paradoxe déjà géométrique Poincaré donne une traduction effectuée du point de vue topologique :

On peut donc déformer le plan de façon à obtenir une droite, pourvu que cette déformation ne soit pas continue.

On voit par conséquent que pour Poincaré toutes les mathématiques sont de la géométrie , soit topologique, soit extra-topologique ou anti-topologique. Whitehead quant à lui s'arrête à la géométrie projective, parce qu'elle lui suffit à obtenir sa définition de la géométrie comme science des classifications croisées , qu'il oppose à la fois aux classifications d'Aristote et à la Division platonicienne. En quoi la géométrie est-elle une science des classifications croisées, la proposition 1ère du Livre I des Eléments d'Euclide nous le fait voir immédiatement avec sa figure où deux cercles se coupent. Si on admet que les cercles sont des ensembles de points , alors ces deux ensembles se croisent deux fois en un nouvel ensemble produit par leur intersection.

Mais en quoi, dans les PM "l'ensemble du volume I" est-il consacré à des sciences "quasi-géométriques" ? La réponse est dans le fait que ce volume I contient la logique des PM, c'est-à-dire (passé le vestibule de la logique des propositions et des prédicats) la logique des classes et des relations . Considérons l'exemple suivant :

Jessé engendre David qui engendre Salomon.

Cet exemple implique entre autre que David, qui fait partie de la classe des fils , fait aussi partie de la classe des pères . Les relations produisent donc des classes, classes qui se croisent en nouvelles classes, de sorte que la logique des relations est d'entrée de jeu une science des classifications croisées. Mais (p. 189-190) Whitehead offre comme paradigme d'une "science de ce type" dans les PM la section *93 "Sur l'analyse inductive du champ d'une relation".

Dans ce numéro *93 le principal concept nouveau est celui de génération . Or les enfants de Jessé ne sont pas les petits-enfants de Jessé. Par conséquent, dans cette science des classifications croisées qu'est la logique des relations, l'analyse inductive du champ d'une relation comme "x a pour enfant y" en générations nous conduit au contraire à des classes disjointes . Mais il n'y a pas là de contradiction[4]. L'explication se trouve sans doute dans le rapport de Whitehead avec Aristote et Platon sur le problème de la classification, dans l'ordre où il prend ces auteurs. A la différence de la classification aristotélicienne, la division platonicienne a une signification sélective. C'est-à-dire qu'elle ne se contente pas de diviser un ensemble en sous-ensembles, mais fait la différence entre un ensemble laissé de côté et un ensemble sélectionné. De la même manière la science quasi géométrique visée par whitehead est capable d'embrasser la différence entre, d'une part, les classifications exclusives et , d'autre part, celles qui admettent les croisements, tout en concevant les premières comme restriction des secondes.

CONCLUSION

Ce qui frappe sans doute dans la conception whiteheadienne des mathématiques, prise dans son rapport à celles de Peirce, de Russell et de Poincaré (puis, moyennant le rapport à Peirce, à celles de Frege, Peano et Dedekind), c'est son caractère profondément "leibnizien". Je ne veux pas dire par là que selon Whitehead la philosophie des mathématiques serait une série de notes au bas des pages de Leibniz. Nullement. Mais je veux dire que Whitehead reprend le flambeau d'un Eclectisme éternel qui lui est tendu par Leibniz. Il faut rappeler d'abord que l'eclectisme consiste à prendre en tout le meilleur . La tradition de l'Eclectisme a ainsi trois sommets principaux qui s'appellent précisément Proclus, Leibniz et Whitehead (elle peut avoir aussi des vallées perdues comme celle de Victor Cousin). Et puisque l'éclectisme est le choix du meilleur, il relève du principe du meilleur énoncé par Leibniz : maximum d'effet pour un minimum de moyens. Le véritable éclectisme est donc un optimalisme . Or la situation de la philosophie des mathématiques au XXe siècle pose expressément un problème d'optimalisation. Comment obtenir un maximum de mathématiques avec un minimum d'axiomatique ? Cette question serait peut-être indécidable si certaines directions de solution n'étaient définies préalablement. Chez Leibniz le problème de l'optimalisation culmine dans le choix entre des possibilités en conflit mutuel. Or le choc de Cantor a divisé la pensée mathématique en trois camps, dans le conflit classique du formalisme , de l'intuitionisme et du logicisme . Ce conflit fournit les données rendant décidable le problème d'optimalisation évoqué. Et en faisant jouer sous différents angles l'intelligibilité algébrique et arithmétique, l'intelligibilité logique et l'intelligibilité géométrique, Whitehead nous semble avoir défini dans le débat ce que j'appellerai l'optimalisme . Cette conception se définirait ainsi : mettre à contribution le pluriel du mot "mathématiques" et les antagonismes de la pensée mathématique afin d'obtenir à chaque fois l'optimum des mathématiques .


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[1]Cf p.ex. Russell, Introduction to Mathematical Philosophy , p. 90.

[2]J.C. Dumoncel, Les Sept Mots de Whitehead (EPEL,1998), p 95-103.

[3]Article repris posthumément dans les Dernières Pensées .

[4]J'ai rédigé par ailleurs une explication plus détaillée du * 93.

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J. Van der Veken (Leuven) : « L'identité de la personne dans une philosophie de la créativité »

Whitehead est surtout connu pour son "magnum opus" Process and Reality qu'il appelle un essai de cosmologie [philosophique]. Beaucoup de gens considèrent que la philosophie whiteheadienne est intéressante en tant que philosophie de la nature, mais qu'elle n'a pas une vraie théorie de la personne humaine. Dans cette interprétation, la philosophie de Whitehead serait "naturaliste" et elle aurait manqué le tournant transcendantal.

Dans un premier temps, je tâcherai de répondre à la question: Whitehead est-il un philosophe naturaliste ou transcendantal? Pour répondre à cette question, je parlerai des rapports entre Whitehead et la phénoménologie.

Pour la phénoménologie, le sujet temporel est en effet au centre de la démarche philosophique. Je montrerai que pour Whitehead cela est aussi le cas. La grande différence est que pour Heidegger et Merleau-Ponty le sujet est d'abord le Dasein ou l'Être-au-monde, tandis que pour Whitehead le sujet semble coïncider avec "l'entité actuelle". Dans un sens, Whitehead généralise (par son principe ontologique) la notion de sujet. D'autre part, il semble donner à la notion de sujet une interprétation tout à fait singulière. Il y a un rapprochement intéressant à faire avec le dernier Merleau-Ponty. Lui aussi trouve que la notion de sujet-corps doit être généralisée et qu'on doit découvrir la structure sentant/sensible "à tous les étages du monde". Ce qui l'amène à introduire la notion de "chair du monde": un exemple remarquable de ce Whitehead appelle "une généralisation descriptive".

Il me semble que ce que Whitehead dit de l'entité actuelle n'est qu'un aspect de sa philosophie, et qu'on a tort de commencer l'exposition du système en partant de "l'entité actuelle". Whitehead a une doctrine de l'unité de la personne humaine qui est tout aussi importante. Ce qu'il dit, d'ailleurs, de la créativité et de la nature primordiale et conséquente de Dieu ne peut pas être compris tout ý fait sans référence au sujet humain, qui en est "l'instantiation première" ou "l'analogon princeps". Je suivrai de près l'exposé de Whitehead dans le chapitre Objects and Subjects, dans Adventures of Ideas, dans la traduction de Jean-Marie Breuvart et Alix Parmentier, Paris, Cerf, 1993, p. 243-247. C'est un passage tout à fait étonnant, où nous voyons que Whitehead applique la notion du Réceptacle pas seulement à l'espace-temps, mais, d'abord, à la personne humaine. Le "réceptacle" qui garantit l'identité-dans-le-temps de la personne humaine reçoit tous les événements concrets qui font la trame de ma vie. Rien d'étonnant à ce que ce réceptacle est dès le début caractérisé par un ensemble de caractéristiques qui sont les caractéristiques stables de ma vie. Elles en constituent pour ainsi dire sa "nature primordiale". D'autre part, ma vie concrète est le résultat des événements concrets qui "remplissent" ce réceptacle, et constituent ma "nature conséquente".

Cette relecture de Whitehead qui se tient tout près de textes de Whitehead peu connus fait de la personne humaine "le plus pensable" du système, et donc l'"analogon princeps", qui nous permet de penser l'entièreté du réel.

Cette relecture permet aussi d'interpréter Dieu comme la première caractérisation de la Créativité (et pas comme une entité actuelle tout à fait particulière et un peu chimérique). La nature primordiale de Dieu garantit que la Créativité n'est pas une créativité sauvage (qu'elle est soumise à des lois) et qu'elle est de l'intérieur orientée ers le vrai, le bien et le beau. La personne humaine est "l'icône" la plus adéquate de ce que les religions entendent par Dieu. Ou vice-versa: c'est notre conception de la personne humaine qui nous permet de penser Dieu, non comme un étant parmi les étants, mais comme la qualification première de l'entièreté du réel qui rend possible le vrai, le bien et le beau.

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X. Verley (Toulouse le Mirail) : « Perception, symbole et signification chez Whitehead »

ANW a développé une théorie originale du symbolisme. Trop longtemps c'est la forme linguistique du symbole qui a prévalu mais quand on veut faire du langage le paradigme d'une théorie de la signification on rencontre le problème de savoir si le langage dépend de la conscience et de la subjectivité ou s'il est réductible à une manifestation comportementale. Quand le langage dépend de la conscience, on pose une relation intentionnelle et intuitive de la conscience aux choses qui fonde la possibilité de signification ; et quand il dépend du simple comportement on risque de parvenir à une théorie comme celle de Quine (Le mythe de la signification) qui rend problématique la signification puisqu'elle devient une sorte de résidu mental, un effet de surface que la philosophie traditionnelle nomme “ idée ” , “ essence ” “ représentation ”.

La théorie de la signification de ANW ne fait intervenir ni la conscience, ni le comportement mais part de l'expérience. Cette dernière n'est pas structurée en fonction de l'axe sujet/objet, connaissant/connu mais en fonction de la perception sans que soit admis une sorte d'intentionnalité inconsciente à la manière du schéma corporel de Merleau-Ponty. A la différence des philosophies idéalistes qui supposent que c'est le sujet, forme subjective universelle, qui perçoit (Descartes dit que c'est l'âme qui voit), la philosophie de ANW ne rejette pas de manière formelle l'opposition sujet/objet mais à condition de repenser fondamentalement la notion de sujet et de son rapport à l'objet. La perception n'est pas comme chez Kant le résultat d'une construction (synthèse) à partir de formes subjectives mais provient d'une préhension venant autant de l'“ attachement ” du sujet à l'objet que de l'objet au sujet. Autrement dit au lieu de construire l'objet la perception se l'approprie et en même temps s'accorde avec les entités données et toute la nature. La perception n'est en aucun cas le résultat d'un acte spirituel mais elle est l'aboutissement d'un procès qui est celui de la nature. Dans celui-ci ANW distingue la perception sur le mode de la présentation immédiate quand elle est pure représentation, à savoir représentation qui ne fait intervenir aucune inférence ou jugement, de la perception sur le mode de la causalité efficiente. Percevoir sur ce mode c'est sentir, autrement être en relation avec le procès ou flux qui agit au niveau organique. Sentir ce n'est pas seulement informer un contenu indéterminé venu de la périphérie sensorielle mais c'est plutôt découvrir comment le sujet intègre et différencie en même temps des formes venues du passé et des forces liées à ce qui se donne actuellement, comme l'émotion et l'affectivité. Loin d'être une forme universelle que chacun peut retrouver (nous portons en nous la forme de l'universelle humanité disait Montaigne), le sujet est pensée dans l'expérience à partir de son individualité.

ANW illustre parfois ces deux modes de perception par des sensations spécifiques ; en occident, depuis les grecs, les philosophes ont privilégié le sens de la vue et progressivement les sensations visuelles se sont imposées comme modèle de connaissance. Mais Whitehead montre qu'il s'agit là d'un préjugé car les sensations viscérales sont tout aussi importantes pour découvrir le procès du monde. La perception ou le sentir est la synthèse ou activité commune de ces deux modalités inséparables que sont la vie naturelle, organique et le pouvoir de représenter les objets dans l'espace. Quand ANW parle de symbole, il dit rapport symbolique, l'idée de rapport indiquant que rien ne se donne isolément mais que toute entité est en prise (préhension) sur d'autres entités. Il en va de même du physique et du mental qu'on ne peut isoler mais qui se donnent tantôt sous un mode, tantôt sous un autre. Comme tout sentir est un procès de l'organique qui va du passé au futur et dans lequel la causalité efficiente est inséparable de la cause finale, tout sentir est par suite incomplet. De cette incomplétude vient la nécessité du rapport symbolique qui complète ce qui manque à chaque mode de perception. Qu'est-ce que cette théorie du symbolisme apporte de nouveau ? Jusqu'ici la signification attachée aux symboles résultait soit d'une convention (signe linguistique comme paradigme du symbole), soit d'une intention, soit encore d'une analogie entre deux domaines (exemples standard : le renard et la ruse, le lion et la force). La signification résultant du rapport symbolique ne provient d'aucune de ces causes mais plutôt de la liberté du sujet qui a le pouvoir de mettre en relation les entités perçues dans les occasions d'expérience soit avec le mode de causalité efficiente (ce qui affecte d'une certaine indétermination la localisation des entités dans l'espace, soit avec le mode de présentation immédiate (ce qui tend à réduire le rôle des facteurs émotionnels et à neutraliser la représentation au point d'en faire une simple pellicule, un reflet dans le miroir). Le rapport symbolique montre que la signification provient d'un procès dans lequel le sujet décide ce qui sera pour lui le référentiel, le corps ou la représentation : sentir une entité donnée dans une expérience permet de privilégier soit un mode de perception, soit l'autre mais le mode naturel immanent à toute expérience implique le caractère primitif de la causalité efficiente. Sentir est une activité impossible sans le rapport à la mémoire et au passé. Cette théorie de la signification dépasse donc les antinomies nature/convention, essence (Husserl), nature (théorie behaviouriste de la signification comme chez Quine).

La pensée de Whitehead se nourrit d'une méditation ininterrompue de la pensée grecque et plus particulièrement de celle de Platon et d'Aristote. Mais s'il fallait chercher une pensée voisine de la sienne sur la question de la signification ce serait aux stoïciens dont il ne parle jamais ; et pourtant on ne peut être que frappé par la multitude des rapprochements. La théorie de la signification résultant d'un rapport symbolique entre deux modalités de la perception ne peut manquer d'évoquer la théorie stoïcienne des exprimables et du rapport du corporel à l'incorporel . Cette dernière distingue les exprimables complets qui s'exprime dans le verbe qui agit lorsqu'il est accompagné de son sujet, des exprimables incomplets correspondants aux attributs des jugements. Chez ANW comme chez les stoïciens la réalité première, donnée dans la perception n'est pas l'objet mais l'événement, le premier ne pouvant être qu'attribut par rapport au flux qui constitue et emporte l'expérience. Quand on tente de joindre les deux morceaux du symbolon, la reconnaissance laisse le choix pour définir quel morceau doit être tenu pour l'antécédent et lequel pour le conséquent. Le rapprochement entre la pensée de ANW et des Stoïciens ne s'arrête pas seulement à cette idée de signification (exprimable, le “ lekhton ”) car les deux pensées réaffirment le primat de l'organique sur le mécanique, lient causalité, action et être alors que depuis Descartes la causalité est passée de la nature aux idées (Réponses de Descartes aux premières objections).

L'originalité de la cette théorie est d'en finir avec les antinomies, les coupures de toute sorte par lesquelles devrait commencer la pensée afin d'amorcer une dialectique ou même une analytique qui oppose le phénomène et la chose en soi, la nature et le langage, la science et l'opinion, etc. La signification n'est pas le résultat d'un processus naturel mais d'une mise en relation des deux modes de la perception qui dépend d'une décision du sujet, décision relative à sa mémoire et à son expérience.

Chromatiques whiteheadiennes



B. Saint-Sernin (Sorbonne) : « La nature selon Husserl et Whitehead »

Résumé

Quand on lit Whitehead en ayant à l'esprit l'œuvre de Husserl, on ne peut pas s'empêcher de rêver d'une rencontre entre ces deux grands esprits. Ils avaient le même âge, le même goût des mathématiques, la même appréciation de la logique, la même exigence d'un retour aux "choses elles-mêmes". L'un comme l'autre, en un sens, ont été célèbres et sans postérité. La phénoménologie, dans la seconde moitié du XXe siècle, s'est dissociée de la science ; Whitehead, de son côté, est traité en étranger par les partisans d'une philosophie des sciences "scientifique". Le moment serait propice, me semble-t-il, pour confronter, avec un regard neuf et lavé par le temps, ces deux grandes voies de réflexion sur l'univers.

Nature according to Husserl and Whitehead

Summary

When reading Whitehead with Husserl's works in mind, one cannot help imagining a meeting between the two great minds. They had the same age, the same love of mathematics, the same pleasure in logic, the same need for a return to "things themselves". Both of them, in a certain way, were famous and yet without posterity. Phenomenology in the second part of the twentieth century has been separated from science; and Whitehead too is treated as a stranger by the supporters of 'scientific' philosophy of science. It should now be possible to confront, with a new eye purified by time, these two major paths of reflection on the universe.

Chromatiques whiteheadiennes





Octobre 2001
Accueil - Page de L'Universite de Liège - Faculté de Philosophie et Lettres

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