lundi, décembre 15, 2003

Elisabeth Roudinesco.

Elisabeth Roudinesco.
Rapport sur la réunion du 12 décembre 2003 entre Monsieur le ministre de la santé et les associations psychanalytiques
Déclaration à Oedipe.
Jean-François Mattei a expliqué qu'il y avait trois options :
Soit le passage en force de l'amendement Accoyer, ce qu'il ne souhaitait pas.
Soit le retrait pur et simple, parfaitement possible compte-tenu des "navettes" qui auraient lieu entre le Sénat et l'Assemblée.
Soit un aménagement de l'amendement excluant définitivement la psychanalyse du champ de ses applications.
La Société psychanalytique de Paris (SPP), l'Association psychanalytique de France (APF), le Quatrième Groupe, la Société de psychanalyse freudienne (SPF) et l'Association lacanienne internationale (ALI) ont d'emblée proposé l'aménagement et accepté la nouvelle proposition du ministre. L'Ecole de la cause freudienne (ECF) a demandé le retrait pur et simple, mais sa présidente a lu un texte, dans le style déclaration d'un bureau politique, sans participer réellement au débat ; stratégie de "rupture" donc. Espace analytique n'était pas représenté et sa présidente aura à prendre position. Le Cercle freudien, le Coût freudien et Analyse freudienne étaient représentés par le président de l'ALI.
Le ministre a ensuite indiqué que le titre de psychanalyste devait être réservé aux écoles qui le délivrent. Mais pour cela, elles auront besoin à l'avenir, a-t-il dit, de la protection de l'Etat. En conséquence, il a explicitement incité les analystes à s'unir pour rédiger un annuaire commun qui serait déposé entre les mains bienveillantes du ministère, lequel se porterait ainsi garant de la sécurité des sociétés psychanalytiques face aux dérives de la psychothérapie. J'ai fait valoir que ces annuaires étaient consultables, que je les possédais tous puisque j'avais effectué pour mes livres un état des lieux de la psychanalyse. Je rappelle que je les ai utilisés à des fins de recherche en m'engageant auprès de sociétés à ne les confier à personne. Les sociétés m'avaient d'ailleurs, à l'époque où j'écrivais l'histoire, recommandé de ne jamais les divulguer.
Le ministre a alors souligné qu'il ne s'agissait pas de recherche ou de disponibilité des annuaires, mais qu'il souhaitait, par ce geste de confiance, par cet acte d'adoubement en quelque sorte, pouvoir vérifier la liste des membres des sociétés au cas où une plainte serait déposée par des associations de patients victimes de sectes ou de psychothérapeutes non affiliés.
Après quelques hésitations, la totalité des présents, à l'exception de la présidente de l'ECF, ont donc accepté de "livrer leurs annuaires" au ministère pour une meilleure protection de la psychanalyse. J'ai souligné que de nombreuses sociétés - c'est-à-dire la moitié des praticiens en nombre - ne seraient pas d'accord avec cette proposition et que d'ailleurs ils étaient favorables au retrait pur et simple de l'amendement. Il s'agit notamment du Séminaire inter-universitaire européen de recherches en psychopathologie et en psychanalyse fondé par Pierre Fédida et présidé par Roland Gori, des Forums du Champ lacanien, de Fedepsy et de bien d'autres encore. Pour ma part ,j'avais été mandatée par René Major, président de la SIHPP, laquelle n'est pas concernée puisqu'elle est une société savante, favorable cependant au retrait. J'ai fait valoir aussi la position de L'EPSP en faveur du retrait. Très souriant, Monsieur Mattei a encore précisé que le ministère ne s'occupait que de recevoir les corporations séparément. Cette affaire de "livraison d'annuaire" a été au centre du débat.
J'ai alors demandé que l'on élève le débat et que l'on réfléchisse, non pas à des annuaires ou a une protection de l'Etat qui était acquise, mais à un véritable état des lieux visant à comprendre la recomposition générale du champ "psy" : psychologie clinique, psychiatrie, psychanalyse, psychothérapie. J'ai demandé que soit diligentée une mission de sages pour une étude réelle de la souffrance psychique en France et des praticiens qui s'en occupent. J'ai fait valoir aussi que l'Université était amenée à jouer un rôle fondamental à l'avenir puisqu'elle forme tous les psychologues cliniciens parmi lesquels se recrutent les psychanalystes. J'ai souligné qu'il serait souhaitable de séparer la psychologie clinique, discipline humaniste, de la psychologie cognitive, comportementale ou expérimentale. Monsieur le Ministre et les analystes présents ont déclaré que ce problème n'était pas à l'ordre du jour.
J'ignore pour l'heure quelle sera la réaction de la "base" des praticiens à la proposition de leurs représentants. Le débat est désormais public et il se déroule autant dans les médias que dans les couloirs des ministères. Je n'aime pas écrire l'histoire à chaud et d'ailleurs rien n'est encore joué. Cependant il y a là un tournant historique en France. C'est la première fois en effet qu'une partie non négligeable de la corporation freudienne propose de s'en remettre à l'Etat pour la préservation de ses institutions. Si cela devait être entériné, ce serait un aveu de faiblesse et le signe d'une sorte de faillite de la réflexion intellectuelle des psychanalystes. Ils auraient sauvé leurs corporations au prix de vendre leur âme. Cela conduirait en outre à une bipolarisation du champ psychanalytique, les uns regroupés autour de la SPP et donc de la composante française de l'International psychoanalytical Association (IPA), les autres autour de l'ECF, avec au centre la puissance montante de l'Université et de groupes indépendants qui ne voudront pas s'inféoder.
Elisabeth Roudinesco

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