lundi, janvier 26, 2004

Topologie du transfert et de l’interprétation

Richard Abibon

Topologie du transfert et de l’interprétation



La contradiction de sa fonction, qui le fait saisir comme le point
d'impact de la portée interprétative en ceci même que par rapport à
l'inconscient, il est moment de la fermeture - voilà ce qui nécessite
que nous le traitions comme ce qu'il est, à savoir un noeud. Nous le
traiterons  ou non comme un noeud gordien, c'est à voir. Il est un
noeud et il nous incite à rendre compte de lui- ce que j'ai fait
pendant plusieurs années - par des considérations de topologie, qui,
j'espère, ne paraîtront pas superflues à rappeler"

JLacan, les quatre concepts, Le transfert et la pulsion, Présence de
l'analyste, page 148 de l'édition de Poche, Seuil, Point

"nous pouvons concevoir la fermeture de l'inconscient par l'incidence
de quelque chose qui joue le rôle d'obturateur - l'objet (petit) a
sucé, inspiré, à l'orifice de la nasse"

opus cité, page 163, Analyse et vérité


Le Sinthomme, 16 décembre 1975: "Quoiqu'il en soit, si le noeud à trois est bien le support de toute espèce de sujet, comment l'interroger? comment l'interroger de telle sorte que ce soit bien d’un sujet qu’il s’agisse ? (…) la psychose paranoïaque et la personnalité comme telle, n’ont pas de rapport ; simplement pour ceci que c’est la même chose. En tant qu’un sujet noue à trois l’imaginaire, le symbolique et le réel, il n’est supporté que de leur continuité. L’imaginaire, le symbolique et le réel sont une seule et même consistance. Et c’est en cela que consiste la psychose paranoïaque »
Et, plus haut dans le texte (je cite après à dessein) : » chacun sait que de nœud à trois, il y en a deux. Il y en a deux selon qu’il est dextrogyre ou lévogyre. C’est donc là un des problèmes que je vous pose : quel est le lien entre les deux espèces de nœud borroméens et les deux espèces de nœuds à trois ? »


C’est ce problème que je me propose de traiter. Par « le nœud à trois » il faut entendre le trèfle, que personnellement je ne qualifie pas de « nœud ». Il faut préciser aussi que, un petit peu plus haut encore, Lacan indique qu’il n’y a qu’une sorte de « nœud à trois », alors que là, il nous dit qu’il y en a deux. Il nous demande néanmoins de vérifier, posant la question : »est-ce à dire que ce soit vrai ? ».
Il y a bien en effet un trèfle dextrogyre et un trèfle lévogyre, et un droit et un gauche, ce qui fait quatre écritures et non deux, tout comme pour le nœud borroméen dont il n’y a pas deux écritures, mais quatre.
Je propose la représentation suivante.
Le discours de l’analyste, du fait de son analyse, se présente comme un nœud borroméen susceptible de laisser tourner un rond autour des deux autres comme axe : c’est une certaine liberté de parole qui est représentée ici par l’ouverture graphique de la structure de cette écriture (voir « Théorie du nœud borroméen » sur mon site).
En face de ce discours, l’analysant vient offrir sa demande sous forme de symptôme. Le symptôme est toujours présenté comme un blocage, un impossible, un indépassable. Ceci est représenté par une figure dont la structure présente un moins grand degré de liberté. Un seul rond, ça n’autorise pas un rond à tourner autour des deux autres. Lacan s’est servi du trèfle pour parler à la fois de la psychose et du sujet, en soutenant que la paranoïa, c’est la personnalité.
Pas d’homme sans sinthome : c’est par cette maxime qu’il ouvrait le séminaire de cette année là. Je vais m’autoriser de ces différents moments du séminaire pour avancer que le symptôme du névrosé est une psychose localisée, par laquelle il caractérise son caractère, c'est-à-dire sa personnalité dans ce qu’elle a de fixé. Le symptôme, écrivait Freud, est toujours une fixation. Un rêve, disait-il, est aussi une psychose localisée. Par conséquent je représente le symptôme par un trèfle, comme je représenterais la psychose. On peut lire ce trèfle-là au centre de tout nœud borroméen. Regardez bien : il y est !




La première phase de l’analyste consiste en une mise sous transfert. Aucune technique, ni aucun impératif à cela : ça se fait ou non. J’en suggère l’écriture suivante.
Si les traits qui écrivent les ronds de ficelle sont les signifiants, alors par son écoute, l’analyste « ingère » les signifiants émis à son égard par l’analysant. Il émet à son insu un jugement d’attribution, et, les trouvant « bons », il les accepte en lui, c'est-à-dire qu’il accepte leur inscription dans sa mémoire, consciente et inconsciente. S’il les trouve « mauvais » - mais c’est toujours à son insu que ça se passe – le transfert ne se produit pas : résistance de l’analyste.
Lorsqu’on effectue une mise en continuité d’un trèfle et d’un nœud borroméen, par des coupures suivies de raboutages appropriés, on constate ceci :
si le trèfle est de même sens que le nœud borroméen, tout se défait. Il reste un seul rond, pas noué, autrement dit un zéro, rien.
si le trèfle est de sens contraire, alors se noue un nœud complexe fait d’un seul brin et de neuf croisements : un transfert s’est effectué, par lequel les deux discours, celui de l’analyste et la demande de l’analysant relative à son symptôme se trouvent mis en continuité.
La forme de se nouage, du fait du brin unique est de l’ordre du trèfle : la psychanalyse est une paranoïa dirigée. Mais attention : l’analysant n’est pas le seul à être paranoïaque. La paranoïa est un fait des deux, comme le dira Lacan dans le discours de Genève : « la psychanalyse est un autisme à deux ». Ce n’est pas Untel qui est paranoïaque, c’est la psychanalyse : nuance de taille.



Au risque de choquer quelques puristes, nous obtenons un seul brin, une seule voix, un seul « délire » à forme paranoïaque, auquel l’analyste doit autant que l’analysant. Erotomanie, jalousie, persécution : dans le transfert, tout y passe. Freud disait que l’inconscient est le lieu des représentations de choses seules. Or celles-ci ne sont connues que si l’on en parle, par le biais du signifiant, donc. Mais dans cet engendrement particulier du signifiant, le psychanalyste y croit, à ce qu’on lui dit. Il fait confiance aux formations de l’inconscient qui surgissent dans le discours (lapsus, récit de rêves, de symptômes, d’actes manqués) comme autant de lettres qui sont à lire. C’est ainsi que l’analysant, qui tient ce qu’il dit pour vrai, et l’analyste, qui y croit, construisent ce délire à deux où l’on prend les mots pour des choses ; le lapsus n’est pas tenu pour « du vent », c’est bel et bien une chose, c'est-à-dire une lettre volée, qui surgit. Elle parvient à son destinataire si elle est lue.
Les lettres d’un rêve sont prises au sérieux. Au sein du rêve, elles se présentent comme des choses auxquelles le rêveur croit. Cette croyance rencontre celle de l’analyste. Le récit du rêve (le trèfle, psychose locale) fait coupure dans la représentation de chose permettant des liens avec des représentations de mots. La rencontre avec la croyance de l’analyste conserve à ces mots entendus leur caractère d’énonciation. Le dit se confond avec l’entendu, représenté par le même trait. Au récit qui fait coupure répond la croyance qui fait raboutage ; à l’association libre correspond l’attention flottante, dans un même « lâcher prise » par rapport à la réalité, et surtout, par rapport à la maîtrise.
La 2ème phase de l’analyse consiste à interpréter : inter-prêter, c'est-à-dire : je te prête, tu me prêtes en retour. Non pas des significations, mais du sens. Le sens n’est rien d’autre que ce mouvement d’aller et retour. Je te prête mes mots… je te prête l’oreille.
A nouveau, le récit coupe et la croyance – disons simplement l’écoute - raboute. Autrement dit : la parole coupe, la mise en mémoire écrit sur la surface ainsi délimitée. Les représentations surgissant dans le retour du refoulé sont réintégrées dans « la personnalité ».
Une réponse est forgée par les deux protagonistes à cet exposé des formations de l’inconscient. Elle prend la forme d’une re-présentation du trèfle du symptôme, c'est-à-dire un trèfle de sens contraire à celui qui a transformé le discours de l’analyse en délire. Freud en aurait parlé en termes de « névrose de transfert ». Lacan en parle en termes de paranoïa dirigée, ou d’autisme à deux. Ce trèfle est identique à son image en miroir. Placé au centre du triskel des vestiges de l’ancien trèfle, il est mis en relation branche après branche par coupure et raboutage avec les traits de ce vestige ; il dissous ainsi l’excroissance symptomatique du discours, qui redevient borroméen.
Si le nouveau trèfle produit avait simplement reproduit le symptôme –un trèfle de même sens -, la mise en relation n’aurait fait que complexifier la figure sans obtenir aucune dit-solution.






L’analyse ne fonctionne que s’il y a transfert c'est-à-dire : l’analyste croit à ce que dit l’analysant, l’analysant croit en l’analyse et en ce que dit l’analyste. Mais l’analyste ne fournit pas pour cela des significations. Il effectue les coupures qui orientent, qui permettent de « trouver l’orient » par opposition à l’occident (métaphore pour : dessus par opposition à dessous, manifeste par opposition à latent). Ces coupures font donc sens, sens de l’orientation. « L’interprétation est du sens et va contre la signification »(Lacan, L’étourdit, p.37 Scilicet 4 (1973- rédigé en 72)
Il faut bien distinguer ici :
l’identification que Lacan stigmatisait comme fin de l’analyse : c’est une identification au moi. Freud définissait le moi comme « une entité toute en surface » : il s’agit donc une identification de surfaces entre elles.
L’identification du signifiant : contrairement à la surface, le signifiant qui en fait le bord n’a qu’une dimension. L’identification du signifiant consiste en une identité entre le dit et l’entendu. Elle s’obtient, côté dire, par l’association libre, côté entendre, par l’attention flottante. Dit-soudre l’excroissance symptomatique, c’est se tenir sur ce bord signifiant du côté du mouvement de l’énonciation ;







Le nœud borroméen obtenu représente la parole fluidifiée, qui a redonné à chaque rond sa possibilité de tourner (trouver des « tournures », c'est-à-dire des figures de rhétorique) autour des deux autres. Le rond qui tourne donne une métaphore écrite (théorique) de la parole. Les ronds fixes représentent une écriture de l’écriture, c'est-à-dire de la mise en mémoire, consciente et inconsciente.
C’est une autre façon de représenter ce qui était écrit plus haut sous forme de coupure dans les traits : énonciation, et raboutage : transfert, mémoire, écriture. J’aime qui j’ai en tête, quelqu'un dont je me remémore, quelqu'un dont je n’oublie pas les RV, quelqu'un qui donne valeur au propos que je tiens. Ce RV-là, il tranche sur le quotidien. Il donne sens à ma vie…


Qu'est-ce qui a tranché dans le nœud gordien obtenu du raboutage du discours de l’analyste et de la demande de l’analysant relative à son symptôme ? C’est la coupure et raboutage avec un autre trèfle semblable à l’image en miroir du premier. Dans ce dernier, on peut voir les productions de l’inconscient de l’analyste au contact (rêves, actes manqués, lapsus, réponses spontanées en séance…) de celles énoncées par l’analysant. Ce sont les même, mais inversées par le miroir. Il s’agit de l’autre face de l’écriture du trèfle, comme s’il s’agissait de l’Autre face d’une bande de Mœbius.




Coupure et raboutage, ces deux mots associés peuvent être lus comme une description de la bande de Mœbius elle-même : elle est coupure, mais aussi surface, ce qui est logiquement contradictoire. Dans l’essai gordien qui précède je ne me suis préoccupé que de traits, c'est-à-dire des signifiants et non de la surface (signifié et signification). Mais toute courbe fermée (comme une nasse…cf. la citation de Lacan relative à cet accessoire de pêche) engendre en son intérieur une surface qui ne peut pas ne pas être lue : son bord s’appelle lettre. Il en est de même pour les formations de l’inconscient, qui font fixations tant qu’on accorde l’importance à cette surface imaginaire. Le travail de l’analyse a été de trancher dans cette surface en redonnant toute leur importance aux mots. Dans un premier temps, la croyance en ces mots comme à des choses favorise le transfert dans la paranoïa dirigée. Dans un second temps, les mots eux-mêmes apparaissent comme frontières entre les surfaces et les vides des énonciations. L’accent n’est alors plus mis sur la surface (signifié et signification) mais sur l’énonciation.





Le côté purement grammatical de le pulsion peut s’inscrire sur ces trèfles. On se rappelle que j’ai différencié la bande Homo de la bande hétéro, et que le trèfle écrit le bord d’une bande homo. C’est la raison pour laquelle trèfle et bande homo décrivent le discours psychotique. Ecrire côte à côte un trèfle et son image dans le miroir fait perdre à cette lettre son caractère homogène. C’est une opération équivalente à coupure et raboutage d’un trèfle dans son image. Il s’agit de l’image au miroir dit postérieur : un sujet est placé derrière un objet (trèfle) par rapport au miroir. Il voit donc le derrière de l’objet et son devant reflété dans le miroir.

Si on suppose que la coupure que l’écriture impose dans le trait unique du trèfle permet de séparer les constituants d’une phrase élémentaire, nous pouvons inscrire la suite sujet-verbe-complément sur les trois pétales. Ceci écrit bien la difficulté d’un discours psychotique : il y a des séparations entre les éléments, mais finalement, c’est quand même le même trait. La parole psychotique peut aligner des mots, mais à la fin de la phrase, le sujet se retrouve dans la continuité de l’objet, enfermé dans le narcissisme…comme l’analysant et l’analyste dans le narcissisme de la cure. La distinction entre libido du moi et libido d’objet existe, mais c’est un semblant d’écriture. Le verbe qui est censé articuler la différence sujet-objet, se trouve lui aussi avoir la même écriture que ce dernier. Le verbe se fait chair, et les mots (le verbal) sont pris pour des choses (l’objectal).

Un retournement dans le miroir inverse le sens des traits, et permet de lire cette continuité. Du coup, elle se pose comme différence. Il devient possible de jouer de cette différence pour parler.

C’est une autre façon d’écrire les trois temps de la pulsion selon Freud :

passif ; le sujet est objectalisé par le langage. Il se présente comme Dora à sa première consultation chez Freud : «, je n’y suis pour rien, je suis l’objet d’un échange entre mon père et M. K »
Actif : au miroir analytique, il peut observer l’inversion de ce discours : « dans ce qui m’arrive, j’y suis pour quelque chose ». l’excès inverse consiste à se présenter sous le coup d’une culpabilité extrémement handicapante : « je suis coupable de tout »
Réflexif : la mise en rapport de l’une et de l’autre des positions, qui sont en effet les deux façons les plus communes de se présenter pour un névrosé, amène le discours à plus de nuance. « je ne suis pas forcément coupable, mais je peux me considérer comme responsable, c'est-à-dire : je peux répondre ». L’une des écritures est dialectisée par l’autre. Le discours conscient, écrit d’un trèfle « +1 » se noue souplement au discours de l’Autre , marqué du « made in Germany » comme disait Freud : le « -1 » d’une lettre négativée, porteuse du sceau de la négation.


Richard Abibon
60-64 rue Emériau
Tour Panorama entrée sud. 23ème appt 04
75015 Paris
01 45 75 15 22 / 06 84 75 94 06

richard.abibon@wanadoo.fr

Site web :


http://perso.wanadoo.fr/topologie/

Retrouvez Richard Abibon

Sur

http://cf.groups.yahoo.com/group/ce_qui_ne_cesse/

ce_qui_ne_cesse · ... de s'écrire.....


S'inscrire : ce_qui_ne_cesse-subscribe@groupesyahoo.ca


Catégorie : Psychologie
"Le nécessaire, l’impossible, le contingent, le possible : ce sont ces quatre concepts, au moyen desquels Lacan structure l’expérience analytique, qui me guideront dans l’exposé de ce cas. Rappelons : le nécessaire est ce qui ne cesse pas de s’écrire, le contingent, ce qui cesse de ne pas s’écrire, l’impossible, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, et le possible, ce qui cesse de s’écrire."

C'est le début d'un très beau texte de Suzanne Hommel "Une rencontre avec le réel" publié sur le site de l'Ecole Lacanienne de Montréal, sous l'empire duquel se place cette liste, troisième d'un même projet, dont péripéties, les crises, les convulsions même, illustrent la difficulté d'exister.

Sous la conduite de Margarita Mosquera de Medellin (Colombie) la liste a entrepris la lecture du Séminaire XXI de Jacques Lacan :
Les non-dupes errent.






S'inscrire à ce_qui_ne_cesse




Adresse du service :cf.groups.yahoo.com 


Richard Abibon

60-64 rue Emériau
Tour Panorama entrée sud. 23ème appt 04
75015 Paris
01 45 75 15 22 / 06 84 75 94 06

richard.abibon@wanadoo.fr

http://perso.wanadoo.fr/topologie


et :

Retrouvez Richard Abibon

sur "ce qui ne cesse"

http://cf.groups.yahoo.com/group/ce_qui_ne_cesse

et sur "psychanalyse"

http://fr.groups.yahoo.com/group/psychanalyse/

Aucun commentaire: