lundi, mars 27, 2006

psychanalyse et pédagogie par V.Clément

Qui suis-je pour profaner la sainte analyse ?

Enseignante de lettres et psychanalyste, sécrétaire de l'ASREEP, association suisse romande de l'école européenne de psychanalyse.

Prendre sa place, le dire, parler en son nom, comme ça a l’air simple, et comme pour moi ce fut bizarre.Enseignante de latin et de grec, adjointe de direction, ma voie vers une retraite paisible était toute tracée, dans la conformité de l’ortho-pédeutique. Mais quelque chose coinçait, ça boitait, ça ne s’emboîtait pas tout à fait. On me faisait faire des choses que je ne voulais pas, à mon insu. Inconsciente, je revendiquais de n’en rien savoir, et je pouvais tranquillement en tenir les autres pour responsables, jusqu’à ma rencontre avec un psychanalyste, puis avec la psychanalyse, et le divan. C’est alors que j’ai commencé à entendre ce que je disais, et que je n’ai plus pu simplement le renier. La sanction (Sancire en latin religieux et politique signifie rendre sacré ou inviolable et donne naissance aussi bien à saint qu’à sanction. Cf. Dictionnaire Historique Le Robert, t. II, p. 1870.) fut terrible : « Tuladi ! » ; je ne pouvais plus continuer à croire ce que je disais, mon mensonge, bien involontaire, devenait criant. J’ai voulu rejeter tout ce que j’avais fait, solution de facilité, solution, au fond, puisque je dissolvais en même temps ce qui m’avait amenée à ce point de non-retour. J’ai tenté de faire reconnaître par d’autres cette orientation, demandant toujours la même chose impossible : dites-moi si j’y suis, nommez-moi, sanctifiez-moi.Et c’est à un détour de cette route en zig-zag que j’ai reçu les mails d’(a)lpha – association pour la laïcité de la psychanalyse en plein, que j’ai entendu ce qu’ils disaient. Certes, ils ne venaient pas seuls, puisque mes lectures attentives de Freud, de Lacan, mais aussi de Miller, qui est aussi un Ni-ni, me montraient que la voie que j’empruntais n’était pas aussi étrange, qu’elle était en quelque sorte balisée. Alors, envers et contre ceux qui ne voulaient rien en savoir, sûre – moi la première – que je n’y arriverais jamais, s’est élevée une petite voix : elle s’est mise à murmurer, elle m’a surprise, puis séduite, au point que je l’ai finalement autorisée à prendre sa place. J’ai décidé d’arrêter de dire non à ceux qui me demandaient de les entendre, à ceux qui me mettaient à cette place d’objet à laquelle je ne comprenais rien. En acceptant leurs demandes d’un sujet-supposé-savoir, j’ai osé m’y tenir, à cette place, à chaque fois qu’on m’y mettait. Et, très rapidement, ces demandes ont débordé le cadre de ma fonction : il y a eu celui qui m’avait entendue un jour lors d’une conférence, ou encore celle qui voulait que je reçoive son mari, une mère qui me demandait de voir son fils, une collègue qui venait chercher une poubelle chez moi. Il est vrai que les poubelles, c’était déjà mon rayon, moi que l’on appelait pour des débriefing, pour la gestion de la violence, pour la discipline. Plutôt que d’inventer la roue, je me suis retournée et j’ai regardé ce que j’avais déjà fait : j’enseignais les langues anciennes, le terreau de notre langage, de notre culture. Pourquoi se priver de la richesse qu’apportent les équivoques ? Suivant le conseil de Jacqueline Dheret, AE, je me sers aujourd’hui de la mythologie en cours comme d’un moyen d’entrer en contact avec les élèves, de leur faire reconnaître la part d’eux-mêmes que les dieux anciens font résonner. Dans le même ordre d’esprit, au lieu de rejeter le débriefing qui m’avait fait connaître, une proposition de Jacqueline Nanchen me l’a fait transformer en débris-fing, ce qui a été une invention acceptable, comme une clé pour entrer dans le traumatisme. Au lieu de refermer les portes par lesquelles j’étais arrivée à la psychanalyse, je les ai transformées, agrandies, multipliées, par la force du Witz. Connue dans ma région pour des réalisations liées à la gestion de la violence en milieu scolaire, j’ai accepté de prendre la place à laquelle on me mettait, mais en disant clairement que dorénavant, je recevais en mon nom, et que je faisais du « sur mesure ». La psychanalyse, oui, mais avec moi comme objet, et ce n’est pas n’importe qui. Et j’ai ouvert un cabinet dans la rue piétonne de Fribourg, au centre de la cité. Sur la plaque qui m’annonce, mon nom et mon prénom suffisent, mais tous savent de quoi il s’agit. Et j’ai laissé une place pour le jour où j’écrirai mon titre : psychanalyste. Personne ne peut m’empêcher de faire ce que je veux dans cette ville catholique et moyenâgeuse, pas plus qu’on ne peut empêcher ailleurs quelqu’un qui soutient son désir. Il s’agit là d’un acte, politique et poétique. Il me faudra peut-être défendre ma position contre d’éventuels contrôleurs, j’y suis prête. J’espère que les contrôleurs ne viendront pas de là où je veux aller. J’espère qu’il ne sera pas nécessaire de suivre l’exemple de Lacan jusqu’à l’excommunication. Cette sanction l’a fait saint homme, et on sait ce qu’il en a fait. J’espère que, grâce à un mouvement comme celui d’(a)lpha, il sera possible à chacun de ceux qui, de façon singulière, se mettent en route vers cette position, toujours à retrouver, d’oser s’inscrire en son nom. Aujourd’hui je prends ma place, et j’ai tout à apprendre, de chacun de ceux qui viendront me faire confiance. Car ce sont les analysants qui font les analystes, pas les diplômes, Certes, il y a une bonne dose d’inconscience dans cet acte, au regard des risques que j’encours : la société peut me poursuivre pour chaque difficulté qui n’aurait pas fait l’objet à ses yeux d’un réglage orthodoxe de ma part. J’argumenterai. C’est à cela aussi que sert l’appareil théorique. Mais j’ai confiance dans la nécessité vitale d’un choix singulier. Je crois que sans la psychanalyse, le champ psy risque la sclérose. Si dans le champ psychanalytique nous nous laissons réglementer, c’est alors d’autres lieux que viendra le souffle, l’âme de ce désir qu’on appelle le désir du psychanalyste. Fribourg, le 1er octobre 2004

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