vendredi, mars 10, 2006

Quand Lacan défendait la révolution freudienne contre les idoles de l'insurrection

Quand Lacan défendait la révolution freudienne contre les idoles de l'insurrection

Tous ceux qui aujourd'hui se plaisent à dénigrer sous le nom de "Pensée 68" un moment essentiel de l'histoire française de la philosophie - de Michel Foucault à Jacques Derrida en passant par Louis Althusser - seront embarrassés par la lecture de ce séminaire de Jacques Lacan, prononcé durant l'année 1968-69, et qui allie l'art de la provocation à une apologie plutôt conservatrice de la rationalité libérale.

Car contrairement à la vulgate contemporaine qui voudrait faire de Lacan - et de bien d'autres penseurs de cette époque - les héritiers d'une sorte de nazisme heideggérien mâtiné de totalitarisme stalinien, on assiste ici à une mise en cause cinglante et désespérée de la notion de Révolution. Une véritable épopée du désenchantement qui, on le sait maintenant, empêcha certains militants de la cause révolutionnaire d'évoluer vers un terrorisme à l'italienne.
Il faut dire qu'à cette date, Lacan voit plusieurs de ses partisans se rallier aux injonctions de la Révolution culturelle chinoise et aux préceptes énoncés par Mao Zedong dans le Petit Livre rouge. D'un côté les membres de sa famille, Judith et Jacques-Alain Miller, s'engagent dans le mouvement de la Gauche prolétarienne sous la houlette de Benny Lévy, de l'autre les écrivains de la revue Tel Quel, emmenés par Philippe Sollers et Julia Kristeva, commencent à regarder avec passion les scintillements d'un Orient rouge qui leur semble d'autant plus attirant qu'ils n'en perçoivent pas la vraie réalité.
Au coeur de cette exaltation, qui suit les événements de mai 1968, Lacan ne cache ni sa rage de voir ses alliés s'enfuir ainsi vers un horizon répétitif, ni sa fascination pour une Chine ancestrale qui a su réveiller, mieux que lui, les fantasmes d'une jeunesse révoltée. Aussi décide-t-il de leur montrer que la révolution freudienne, celle que l'on opère sur soi et dans un défi solitaire à Dieu, est préférable aux croisades insurrectionnelles qui ne font, à ses yeux, que reconstruire des idoles.
Et pour faire entendre ce message, par lequel il se pose lui-même en maître d'un discours sévère sur la démocratie, il choisit de nouer ensemble deux concepts de son enseignement : D'un Autre à l'autre. Le premier, écrit avec A majuscule (ou grand A), désigne un lieu symbolique - le langage, l'inconscient ou encore Dieu - qui détermine le sujet dans sa relation au désir. Le second, transcrit avec un a minuscule (ou petit a), désigne l'objet du désir en tant qu'il se dérobe ou entraîne le sujet vers une perte, au cas où celui-ci voudrait en jouir sans limites au prix de sa propre destruction.
"PLUS DE JOUIR"
Jouant de cette dialectique subjective (d'un Autre à l'autre), Lacan se livre d'abord à un commentaire assez étourdissant de la notion marxienne de "plus-value", transformée en un "plus de jouir", ce qui lui permet d'affirmer que, grâce à elle - et donc à une sérieuse lecture de l'oeuvre de Marx, inspirée d'ailleurs par Althusser -, le sujet moderne a les moyens de ne pas être réduit à un pur objet fétiche, aliéné dans la marchandise. Ensuite, il commente le fameux passage des Pensées de Pascal consacré au pari sur l'existence de Dieu. Et il en déduit que de même que pour Pascal l'homme ne peut, face à la Grâce, que trancher en faveur de la présence divine, de même, dans le monde moderne dominé par la puissance symbolique du langage, il ne peut qu'accepter d'être immergé dans un discours qui le met face à son désir : celui initié par la conception freudienne de l'inconscient.
Cet enseignement, qui prétendait dépasser l'engagement révolutionnaire en faveur d'un tout autre idéal de liberté, fondée sur un accès presque janséniste à la vérité de soi et du désir, fut jugé tellement subversif par l'autorité académique que Robert Flacelière, directeur de l'Ecole normale supérieure, décida, malgré l'opposition ferme de Jacques Derrida, d'expulser Lacan de la salle Dussane, où l'avait accueilli Althusser six ans plus tôt.
A travers cette décision absurde, contestée à l'époque par une bonne partie de l'intelligentsia française, la psychanalyse en tant que telle était visée comme l'est Freud aujourd'hui, redevenu l'objet de toutes les haines.
LE SÉMINAIRE. Livre XVI. D'un Autre à l'autre (1968-1969) de Jacques Lacan. Etabli par Jacques-Alain Miller, Le Seuil, 393 p., prix n.c.
Signalons aussi la première livraison de la revue Langage et inconscient. Et : Erik Porge, Transmettre la clinique psychanalytique. Freud, Lacan aujourd'hui, Eres. Rodolphe Adam, Lacan et Kierkegaard, PUF. Gabriel Bergougnioux, Lacan débarbouillé, Max Milo.
Elisabeth Roudinesco
Article paru dans l'édition du 24.02.06

Aucun commentaire: