jeudi, mai 11, 2006

Lacan & Bataille (3)

Son nom est personne

Lacan a traité de deux façons la question du non savoir.
En introduisant Encore il s'était situé comme un analysant avec son "je n'en veux rien savoir". Du même coup il situait le public de son séminaire comme lié à ce point :

Et c'est même bien parce que vous me supposez partir d'ailleurs dans ce "je n'en veux rien savoir" que ce supposé vous lie à moi[1].

Cette formulation reprend dans le transfert et sur un mode original les précédents développements sur le sujet supposé savoir.
Un an plus tôt, lors de la première conférence qu'il refaisait à Ste Anne sur "Le savoir du psychanalyste", Lacan avait évoqué cette "trouvaille" qu'est le non savoir. Il l'a fait sur un ton quelque peu ironique :

Je dois dire que Georges Bataille a fait un jour une conférence sur le non savoir, et ça traîne dans deux ou trois coins de ses écrits. Enfin Dieu sait qu'il n'en faisait pas des gorges chaudes et que tout spécialement le jour de sa conférence, là, à la salle de géographie, à St Germain des Prés, que vous connaissez bien parce que c'est un lieu de culture , il n'a pas sorti un mot, ce qui n'était pas une mauvaise façon de faire l'ostention du non savoir. On a ricané et on a tort, parce que ça fait chic, le non savoir[2].

Dans un premier temps en se servant de Bataille, Lacan articule le non savoir avec le "ne pas sortir un mot", l'année suivante il en dit plus, puisque en subjectivant l'affaire il réintroduit "ne pas savoir" comme ce qui fait lien dans le transfert.
Cette conférence nous permet également d'apprendre que Bataille et Lacan étaient au séminaire de Koyré sur Nicolas de Cues en 1932. D'autres voies nous ont permis de savoir qu'ils assistaient aux présentations de malades à Ste Anne en 1930.
Il y a un certain jeu de cache-cache dans ce qui est rendu public de leur relation et de ce qu'ils en disent.
De plus, il y a un épisode particulier qui ne manque pas de piquant.

Nous savons que Lacan a utilisé plusieurs fois le terme de "personne". Dans son commentaire du rêve de l'injection à Irma, après avoir parlé du "caractère fondamentalement acéphale du sujet", il poursuit :

Au point où l'hydre a perdu ses têtes, une voix qui n'est plus que la voix de personne fait surgir la formule de la triméthylamine, comme le dernier mot de ce dont il s'agit, le mot de tout[3].

Le 15 mai 1973, il commence son séminaire en racontant un rêve :

J'avais rêvé cette nuit que, quand je venais ici, il n'y avait personne[4].

L'épisode qui nous importe ici se situe dans le transfert...[5]
Au retour de ses vacances de Pâques en Italie, Lacan raconte une découverte qu'il a faite près de l'ascenseur à la Galerie Borghèse à Rome.

Mon expérience m'a toujours appris à regarder ce qui est près de l'ascenseur, qui est significatif et que l'on ne regarde jamais. L'expérience transférée au musée de la Galerie Borghèse (ce qui est tout à fait applicable à un musée) m'a fait tourner la tête au moment où on débouche de l'ascenseur grâce à quoi j'ai vu quelque chose - à quoi on ne s'arrête vraiment jamais, je n'en avais jamais entendu parler par personne - un tableau de Zucchi.

Et Lacan va commenter ce tableau qui s'appelle "Psyché surprend Amore".[6]
C'est la notation "je n'en avais jamais entendu parler par personne" qui est pour le moins surprenante.
Lacan parle ainsi en avril 1962. Or le manuscrit des larmes d'Eros a été rendu par Bataille en avril 1961, et il fut publié par J.J. Pauvert en juin 1961. Dans Les larmes d'Eros, il y a la reproduction du tableau "Psyché surprend l'Amour"[7] de Zucchi et Bataille commente la peinture maniériste du XVI ième siècle, ce que Lacan reprendra un an plus tard.

Lacan avait suivi de près les travaux de Bataille sur l'histoire de l'érotisme, il a même prêté à Bataille la statuette d'une courtisane sacrée de l'époque romaine[8]. Nous conjecturons donc que Lacan ne pouvait pas ne pas connaître ce tableau de Zucchi. La petite notation : "je n'en avais jamais entendu parlé par personne" prend alors le statut de nomination de Bataille.
Cette intervention de Lacan diffère de celle d'Adrien Borel qui fut l'analyste de Bataille.
En 1925, Borel avait communiqué à Bataille des clichés du "Supplice des cent morceaux". Ces clichés pris par Carpeaux à Pékin, en 1905, et publiés dans le Traité de psychologie de Dumas en 1923, représentent le supplice infligé à Fou- Tchou- Li qui fut condamné à être coupé en morceaux suite au meurtre du prince Ao- Han- Ouan.
Ces clichés accompagnèrent Bataille toute sa vie : il ne s'en défit pas. Il en publia un dans les larmes d'Eros (P.234).
Alors que Borel a nourri Bataille d'images monstrueuses, les interventions de Lacan sont de l'ordre de l'enlèvement. Lacan enlève à Bataille sa thèse sur Sade[9], il lui prend ses références à Nietzsche et Hegel, il lui prend l'histoire de l'oeil pour élaborer la pulsion scopique et la connexion des objets "a"[10]. La cruauté amicale de Lacan élève Bataille. L'effet de cet enlèvement est lisible dans la façon dont Les larmes d'Eros effectuent la distinction entre réel, symbolique et imaginaire. Cet ultime texte n'entraîne plus le lecteur dans des suggestions visuelles violemment érotiques, il y a mise à plat du démonstratif et du figuratif. L'écart est ici sensible entre l'intervention de Borel, nourrissant l'imaginaire morbide de Bataille, et celle de Lacan le poussant à s'en dérober (l'enlever en tant que robe).

Conclusion sacrificielle

Une petite erreur de comptage de Lacan nous remet sur la voix d'une affaire textuelle, au sens alors de manque de texte.
Le 3 août 1936, à Marienbad, au XIVième congrès international psychanalytique, Lacan a fait une intervention intitulée : "Le stade du miroir. Théorie d'un moment structurant et génétique de la constitution de la réalité, conçu en relation avec l'expérience et la doctrine psychanalytique".
Lacan fut interrompu par Jones (après dix minutes) et son intervention ne fut pas publiée dans les Actes du congrès. Elisabeth Roudinesco soutient que cette non-publication est due à un oubli de l'auteur qui n'a pas donné son texte ![11]
Le 17 juillet 1949, à Zürich (donc toujours dans le champ de la langue allemande), au XVI ième congrès international, Lacan a fait une communication intitulée : "Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je, telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique". Le texte de cette communication fut publié dans Ecrits en 1966.

La première phrase de cet écrit est la suivante :

La conception du stade du miroir que j'ai introduite à notre dernier congrès, il y a treize ans, pour être depuis plus ou moins passée dans l'usage du groupe français, ne m'a pas paru indigne d'être rappelée à votre attention...[12]

Or, entre le XIVième congrès international à Marienbad et le XVI ième congrès de 1949 à Zürich, il y avait eu le XVième congrès international en 1938 à Paris.
Dans son compte, Lacan saute allègrement le congrès de Paris puisque le "dernier congrès" fut bien celui de Paris, à moins que Lacan ne compte que les congrès auxquels il intervient !
Par contre, en octobre 1936, Georges Bataille publia, chez G.L.M., un petit texte intitulé, Sacrifices [13].
Ce petit texte est une théorie du "moi", il commence ainsi :

Moi, j'existe, - suspendu dans un vide réalisé - suspendu à ma propre angoisse - différent de tout être et tel que les divers événements qui peuvent atteindre tout autre et non moi rejettent cruellement ce moi hors d'une existence totale.

Ce texte, à la ligne près, a la même longueur que le texte des Ecrits .
Le mécompte de Lacan, nous le prenons donc comme une flèche, un shifter, qui nous invite à lire, en lieu et place du texte non-publié du stade du miroir, Sacrifices de Georges Bataille.


Roland Léthier

[1] J. Lacan, Encore, 21 novembre 1972, sténotypie.
[2] J. Lacan, Le savoir du psychanalyste, conférence du 4 novembre 1971, sténotypie.
[3] J. Lacan, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 202.
[4] J. Lacan , Encore, transcription de la bande magnétique.
[5] J. Lacan, Le transfert dans sa disparité subjective, sa prétendue situation, ses excursions techniques, 12 avril 1961, Transcription critique : stécriture.
[6] Anne Porge, "La surprise", stécriture n°6. et dans Littoral n°17, Toulouse, ERES, 1985.
[7] G. Bataille, Les larmes d'Eros, Paris, Pauvert, (re-édition) 1981, p. 118.
[8] G. Bataille, O.C. Tome X, Paris, Gallimard, 1987, p. 30, Planche XVII.
[9] J. Lacan, L'éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 236.
[10] J. Lacan, L'objet de la psychanalyse, séminaire du 1 juin 1966, sténotypie.
[11] E. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France I, op. cit., p. 476.
[12] J. Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 93.
[13] G. Bataille, Sacrifices, Paris, G.L.M., octobre 1936. Egalement dans, O.C. Tome I, p. 89 à 96.
Les italiques sont de Bataille.

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