jeudi, juin 08, 2006

Freudisme

Le freudisme en trois articles

Revue La Recherche de mai 2006, dossier « Freud et la science »

Agnès Lenoire

La psychanalyse vit sa « énième crise d’identité » dont les symptômes furent l’amendement Accoyer, le rapport Inserm, la parution du Livre noir, et pas mal d’échanges de coups de feu dans la presse. La Recherche de mai 2006 tente un bilan en trois articles. Le tout est assez équilibré. Le premier article, présenté en dix questions, introduit le sujet en posant la question de sa perte de vitesse et en se demandant ce que peut être son avenir : « [...] l’ex-rebelle qui libérait la parole des névrosés est à son tour une forteresse assiégée. ».

Les questions reprennent les points faibles de la discipline : le statut du freudisme (idées brillamment théorisées, mais sans appui expérimental), la soumission aux tests d’évaluation (grande complexité d’analyse d’une théorie qui n’est pas réfutable, refus de nombreux psychanalystes), la pertinence de son aspect thérapeutique (ses succès se situent plutôt dans la connaissance de soi), les raisons de sa désaffection actuelle (décalage avec les soucis de la société actuelle, immobilisme dans la théorie, coût exorbitant, avancées efficaces des prises en charge médicamenteuses), enfin la réglementation (elle oblige les psychothérapeutes à ne plus s’enfermer dans le cercle psychanalytique et évitera « une dérive sectaire toujours possible dans ce secteur de la formation qui échappe à tout contrôle. »)

Le second article est écrit par un psychanalyste et un chercheur en neurosciences [1] ; d’emblée, ils prennent soin de bien séparer l’inconscient du freudisme de l’inconscient cognitif. Pour ce faire, ils différencient le fait biologique du fait psychique. Déjà là on fronce le sourcil... D’où nous viendrait le fait psychique, sinon du fait biologique qu’est le cerveau ? Surtout que l’inconscient freudien est sensé laisser des traces, « traces, qui, par leur existence même [...] participent à la singularité du sujet. ». Puis, afin de trouver une intersection aux neurosciences et à la psychanalyse, nos deux auteurs affirment ce qu’on savait déjà : la neurobiologie a elle aussi découvert des traces d’expériences dans le cerveau, bien matérielles, elles, puisque visualisables par IRM fonctionnelle : « des modifications que toute expérience laisse dans l’agencement du réseau neuronal ». Le tour est joué, le lien est fait entre les deux disciplines ! Cela ressemble à un tour de passe-passe. Car à quoi sert la séparation du fait biologique du fait psychique si les deux reconnaissent l’existence de traces ? Celles de l’inconscient psychanalytique sont sans support, impalpables, donc non traçables. Il faut une bonne dose de foi pour y souscrire. Le problème de la psychanalyse est bien là : rien de ce qu’elle avance ne peut être suivi à la trace. Ni le mystique ni l’interprétation n’ont d’attache dans le concret, malgré la volonté d’en créer en se raccrochant à la science. La démonstration des deux auteurs est peu convaincante.
Le dernier article est de Mikkel Borch-Jacobsen, qui vient de publier Dossier Freud, Enquête sur l’histoire de la psychanalyse.

Son propos ici sera de se demander ce qu’a vraiment découvert Freud. L’article est critique et nous envoie un éclairage nouveau sur Freud, ses mensonges, sa construction d’une théorie sans aucun appui expérimental, sa généralisation à partir de sa propre et seule expérience, son acharnement à extraire des révélations à ses patients, sa manipulation des candidats au divan. Le portrait n’est pas tendre mais il est réel puisqu’il s’appuie sur la correspondance et les notes de Freud, lesquelles ne sont pas encore disponibles en français (sauf celles qui ne déstabilisent pas le personnage).

Il conclut amèrement que ce qu’on célèbre actuellement en France, ce n’est pas un grand découvreur, mais un inventeur de complexes qui a spéculé avec ses patients pour en faire des concepts universels.
Pour terminer le dossier, La Recherche propose une petite bibliographie allant de l’ouvrage Le dossier Freud de Jacobsen à Le sentiment même de soi de Damasio.

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