jeudi, juin 15, 2006

la nouvelle critique de J.P Richard

Critique. Pionnier de la " nouvelle critique ", Jean-Pierre Richard continue son exploration critique de la littérature contemporaine. (extraits)



Jean-Pierre Richard est un de ces jeunes gens qui au début des années cinquante firent subir un mauvais quart d’heure à la critique universitaire. Avec Roland Barthes, qu’une réédition intégrale et une exposition à Beaubourg ont remis en lumière, et Gérard Genette, il est le grand représentant de ce que l’institution incarnée par Raymond Picard fustigera dans un pamphlet sous le titre " nouvelle critique ou nouvelle imposture ? ". Son premier essai, Littérature et sensation, en 1954, fit date. Barthes salua ce " livre heureux, c’est à dire brillant, chaleureux et utile ". L’auteur du Degré zéro de l’écriture, on le sait, n’était pas le sec amant de la structure qu’on a voulu voir, et déjà, sous celui qui faisait l’éloge d’un " livre qui contribue à un bonheur de la littérature ", perçait celui qui allait écrire le Plaisir du texte. Barthes, en mettant l’accent sur " la chaleur d’une adhésion et d’une affection ", a décelé une singularité qui allait accompagner Jean-Pierre Richard tout au long de son ouvre critique. En près de cinquante ans de travail de lecture et d’enseignement, l’empathie, la porosité au texte reste la marque de fabrique de l’auteur de Poésie et Profondeur.

Très vite, en effet, Jean-Pierre Richard se distinguera, sans franchement s’opposer, de l’évolution de la critique vers l’abstraction, l’analyse structurale qui domineront les années soixante-dix. La sensation restera son maître mot, et ce jusqu’aux quatre essais qu’il nous donne à lire aujourd’hui. Quatre auteurs, quatre lectures au plus près du texte, pour en déployer les résonances dans tous les domaines. Pour lui, l’ouvre ne se présente pas a priori comme une totalité à décrypter, une énigme dont l’analyse ferait, après décapage, se dégager les couches profondes d’un sens caché. Il s’agit d’accéder, au fil du texte, aux univers sensibles ouverts par les mots. Ainsi, par exemple, il va construire à propos des Terres froides et du Nocher d’Yves Bichet toute une esthétique, une " utopie " de la pierre, de sa rondeur, de son silence, de sa façon de se débarrasser de l’humidité, de l’acquiescement au monde qui se cristallise dans le geste de poser pierre sur pierre, comme un texte se construit de mots, " pierres vives " en un motif éminemment " richardien ". Ce faisant, il ne s’interdit pas l’analyse du récit, par exemple dans ses rapports avec la mythologie, ni l’attention aux sonorités et à la musique des mots, à leurs accords et à leurs oppositions. On lira avec le même plaisir l’approche du début de l’Heure exquise, où il montre comment les de sa nostalgie, de la façon dont elle le perçoit, l’anime de sa plume. Là encore, elle rejoint l’univers des artistes de la sensation, comme Proust ou Virginia Woolf. Maîtres et Serviteurs de Michon, le Premier Mot, de Bergounioux sont ainsi lus avec la même acuité et la même complicité. De ce type de critique, on est tenté de se demander si elle " tiendrait " devant des textes eux-mêmes plus brillants, plus extérieurs, ou moins contemporains. Si elle n’a pas de son propre mouvement restreint le champ de sa validité. C’est d’abord oublier la diversité de la carrière critique de Jean-Pierre Richard, commencée avec Stendhal et Flaubert. C’est aussi oublier que le choix d’aimer un livre est lui-même le premier moment critique.

Alain Nicolas
Jean-Pierre Richard. Quatre lectures. Ed. Fayard, 150 pages, 12 euros.

note :

La psychanalyse, par exemple, n'est plus une voie d'entrée particulière et souveraine ; mais sa méthode est mise en question par le déroulement de la littérature, qui lui répond, savoirs à savoir. En somme, la notion appelle, discute et déconstruit les catégories établies. Le critique n'est pas un naturaliste. Il admet que la reconnaissance de notions est une élaboration de sa lecture. Dans une position non rationnelle (mais pas forcément « irrationnelle », « déraisonnable » ou « folle »), il explicite et poursuite les confrontations textuelles. Savoir ensuite si, dans l'expression critique, l'on peut éviter à la notion de devenir catégorique ou conceptuelle est une question ouverte, qu'on ne saurait régler qu'au cas par cas et sans généralité. Mais de toute façon demeure dans la constitution de notions l'espoir d'une littérature en mèche avec les différents savoirs et qui pense autrement qu'eux.
Laurent Dubreuil
source : http://www.fabula.org/atelier.php?Th%26egrave%3Bme%2C_concept%2C_notion

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