vendredi, juin 09, 2006

Le courant souterrain du matérialisme de la rencontre L. Althusser (extrait)

Le courant souterrain du matérialisme de la rencontre
Louis ALTHUSSER

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Il pleut.

Que ce livre soit donc d'abord un livre sur la simple pluie.Malebranche se demandait <> puisque cette eau du ciel qui ailleurs arrose les cultures (et c'est fort bien) n'ajoute rien à l'eau de la mer ou se perd dans les routes et les plages.Il ne s'agira pas de cette pluie-là , providentielle ou contre-providentielle.Ce livre porte tout au contraire sur une autre pluie, sur un thème profond qui court à travers toute l'histoire de la philosophie, et qui y a été aussitôt combattu et refoulé qu'il y a été énoncé : la « pluie » (Lucrèce) des atomes d'Épicure qui tombent parallèlement dans le vide, la <> du parallélisme des attributs infinis chez Spinoza, et bien d'autres encore, Machiavel, Hobbes, Rousseau, Marx, Heidegger aussi et Derrida.
Cf. Malebranche, Traité de la nature et de la grâce, I, paragraphe 14, Additions : <>

Tel est le premier point que, découvrant d'emblée ma thèse essentielle, je voudrais mettre en évidence : l'existence d'une tradition matérialiste presque complètement méconnue dans l'histoire de la philosophie : le <> (il faut bien un mot pour la démarquer en sa tendance) de la pluie, de la déviation, de la rencontre, et de la prise. Je développerai tous ces concepts. Pour simplifier les choses, disons pour le moment : un matérialisme de la rencontre, donc de l'aléatoire et de la contingence, qui s'oppose comme une tout autre pensée aux différents matérialismes recensés, y compris au matérialisme couramment prêté à Marx, à Engels et à Lénine, qui, comme tout matérialisme de la tradition rationaliste, est un matérialisme de la nécessité et de la téléologie, c'est-à-dire une forme transformée et déguisée d'idéalisme.Que ce matérialisme de la rencontre ait été refoulé par elle ne signifie pas qu'il ait été négligé par la tradition philosophique : il était trop dangereux. Aussi a-t-il été très tôt interprété, refoulé et détourné en un idéalisme de la liberté. Si les atomes d'Épicure qui tombent en une pluie parallèle dans le vide, se rencontrent, c'est alors pour bien faire reconnaître, dans la déviation que produit le clinamen, l'existence de la liberté humaine dans le monde même de la nécessité. Il suffit évidemment de produire ce contresens intéressé pour couper court à toute autre interprétation de cette tradition refoulée que j'appelle le matérialisme de la rencontre. A partir de ce contresens, les interprétations idéalistes l'emportent, qu'il s'agisse non plus du seul clinamen, mais de tout Lucrèce, de Machiavel, de Spinoza et de Hobbes, du Rousseau du second Discours, de Marx et de Heidegger lui-même, pour autant qu'il ait frôlé ce thème. Et dans ces interprétations triomphe une certaine conception de la philosophie et de l'histoire de la philosophie qu'on peut, avec Heidegger, qualifier d'occidentale, car elle domine depuis les Grecs notre destin, et de logo-centrique car elle identifie la philosophie avec une fonction du Logos chargé de penser l'antécédence du Sens sur toute réalité.
Délivrer de son refoulement ce matérialisme de la rencontre, découvrir s'il se peut ce qu'il implique et sur la philosophie et sur le matérialisme, en reconnaître les effets cachés là où ils agissent sourdement, telle est la tâche que je voudrais me proposer.On peut partir d'un rapprochement qui surprendra: celui d'Épicure et de Heidegger.Épicure nous explique qu'avant la formation du monde une infinité d'atomes tombaient, parallèlement, dans le vide. Ils tombent toujours. Ce qui implique qu'avant le monde il n'y eût rien, et en même temps que tous les éléments du monde existassent de toute éternité avant qu'aucun monde ne fût. Ce qui implique aussi qu'avant la formation du monde aucun Sens n'existait, ni Cause, ni Fin, ni Raison ni déraison. La non-antériorité du Sens est une thèse fondamentale d'Épicure, en quoi il s'oppose aussi bien à Platon qu'à Aristote. Survient le clinamen. Je laisse aux spécialistes la question de savoir qui en a introduit le concept, qu'on trouve chez Lucrèce mais qui est absent des fragments Épicure. Le fait qu'on l'ait <> laisse à penser que son concept était, au besoin à la réflexion, indispensable à la <> des thèses Épicure. Le clinamen, c'est une déviation infinitésimale, <> qui a lieu <> et qui fait qu'un atome <> de sa chute à pic dans le vide, et, rompant de manière quasi nulle le parallélisme sur un point, provoque une rencontre avec l'atome voisin et de rencontre en rencontre un carambolage, et la naissance d'un monde, c'est-à-dire de l'agrégat d'atomes que provoque en chaîne la première déviation et la première rencontre.
Que l'origine de tout monde, donc de toute réalité et de tout sens soit due à une déviation, que la Déviation et non la Raison ou la Cause soit l'origine du monde, donne une idée de l'audace de la thèse d'Épicure. Quelle philosophie a donc, dans l'histoire de la philosophie, repris la thèse que la Déviation était originaire et non dérivée? Il faut aller plus loin. Pour que la déviation donne lieu à une rencontre, dont naisse un monde, il faut qu'elle dure, que ce ne soit pas une <> mais une rencontre durable, qui devient alors la base de toute réalité, de toute nécessité, de tout Sens et de toute raison. Mais la rencontre peut aussi ne pas durer, et alors il n'est pas de monde. Qui plus est, on voit que la rencontre ne crée rien de la réalité du monde, qui n'est qu'atomes agglomérés, mais qu'elle donne leur réalité aux atomes eux-mêmes qui sans la déviation et la rencontre ne seraient rien que des éléments abstraits, sans consistance ni existence. Au point qu'on peut soutenir que l'existence même des atomes ne leur vient que de la déviation et de la rencontre avant laquelle ils ne menaient qu'une existence fantomatique.
On peut dire tout cela dans un autre langage. Le monde peut être dit le fait accompli, dans lequel, une fois le fait accompli, s'instaure le règne de la Raison, du Sens, de la Nécessité et de la Fin. Mais cet accomplissement du fait n'est que pur effet de contingence, puisqu'il est suspendu à la rencontre aléatoire des atomes due à la déviation du clinamen. Avant l'accomplissement du fait, avant le monde, il n'y a que le non-accomplissement du fait, le non-monde qui n'est que l'existence irréelle des atomes.
Que devient dans ces circonstances la philosophie? Elle n'est plus l'énoncé de la Raison et de l'Origine des choses, mais théorie de leur contingence et reconnaissance du fait, du fait de la contingence, du fait de la soumission de la nécessité à la contingence, et du fait des formes qui <> aux effets de la rencontre. Elle n'est plus que constat : il y a eu rencontre, et <> des éléments les uns sur les autres (comme on dit que la glace <>). Toute question d'Origine est récusée, comme toutes les grandes questions de la philosophie : <> Je répète : quelle philosophie a, dans l'histoire, eu l'audace de reprendre de telles thèses? je parlais de Heidegger. Justement on trouve chez lui, qui n'est évidemment pas épicurien ni atomiste, un mouvement de pensée analogue. Qu'il récuse toute question sur l'Origine, toute question sur la Cause et la Fin du monde, on le sait. Mais il y a chez lui toute une série de développements autour de l'expression « es gibt », « il y a », « c'est donné ainsi » qui rejoignent l'inspiration d'Épicure. « Il y a du monde, de la matière, des hommes... » Une philosophie du « es gibt » du : « c'est donné ainsi » règle leur compte à toutes les questions classiques d'Origine, etc. Et elle <> sur une vue qui restaure une sorte de contingence transcendantale du monde, dans lequel nous sommes <> et du sens du monde, lequel renvoie à l'ouverture de l'Être, à la pulsion originelle de l'Être, à son <> au-delà de quoi il n'y a rien ni à chercher ni à penser. Le monde nous est ainsi un <> un <> que nous n'avons pas choisi, et qui s' <> devant nous dans la facticité de sa contingence, au-delà même de cette facticité, dans ce qui n'est pas seulement un constat, mais un < être-au-monde > qui commande tout Sens possible. <> Tout y tient au « da ». Que reste-t-il à la philosophie? Une fois encore, mais sur le mode transcendantal, le constat du « es gibt » et de ses réquisits, ou plutôt de ses effets dans leur <> insurmontable.
Est-ce encore du matérialisme? La question n'a pas beaucoup de sens chez Heidegger qui se situe délibérément en dehors des grandes divisions et appellations de la philosophie occidentale. Mais alors les thèses d'Épicure sont-elles encore matérialistes? Oui peut-être, sans doute, mais à condition d'en finir avec cette conception du matérialisme qui en fait, sur le fond de questions et concepts communs, la réponse à l'idéalisme. Si nous allons continuer à parler du matérialisme de la rencontre, ce sera par commodité : il faut bien savoir qu'Heidegger y entre et que ce matérialisme de la rencontre échappe aux critères classiques de tout matérialisme, et qu'il faut bien un mot pour désigner la chose.
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