vendredi, juillet 21, 2006

Freud, Sigmund, écrivain de langue allemande

Freud, Sigmund, écrivain de langue allemande

Freud aurait-il pu découvrir l'inconscient dans une autre langue que l'allemand ? Voilà probablement l'une des questions les plus sensées que les professionnels de la profession aient posée à l'occasion du 150 ème anniversaire de la naissance de cher Sigmund. On trouve la réponse, ou du moins son ébauche (il fait chaud mais tout de même, n'exagérons rien) dans un entretien que publie La Revue des deux mondes (Juillet-Août 2006, 190 pages, 11 euros).

Eryck de Rubercy a eu la bonne idée de creuser le sujet non avec un psy mais avec un traducteur, l'un des meilleurs puisqu'il est aussi fin et précis en français qu'en allemand comme en témoignent ses traductions de Kafka, Nietzsche, Stifter, Handke (encore lui ? encore lui...) notamment, ainsi que ses propres livres (La traversée des fleuves et surtout l'admirable Le Poing dans la bouche que Verdier publia il y a deux ans), je veux parler de Georges-Arthur Goldschmidt, écrivain français d'origine allemande comme on dit.

Sa définition de la psychanalyse : consiste à trouver ce dont la langue parle vraiment, la part échappée, ce qui résiste aux définitions. Son Freud : l'un des grands écrivains de langue allemande. Le style de Freud : souple, précis, coulant, classique, lisse et absolument rigoureux. Son génie : faire dire aux mots ce qu'ils n'ont pas encore dit en les prenant vraiment au mot, en les cueillant à la racine, en les acculant dos au mur.

L'importance de la Grundsprache : celle d'une langue de fond, une langue de base qui n'existe pas vraiment, et dont l'impossibilité nous sauve d'une complète traduction d'une langue à l'autre. La structure de la phrase allemande : l'inversion grammaticale ne peut pas ne pas rejaillir sur la pensée psychanalytique. La corrélation entre rythme respiratoire de la langue allemande et rythmique sexuelle : on prend beaucoup plus d'air pour parler en allemand qu'en français, question de courbe respiratoire, et la sexualité y est forcément liée...

Voilà tout ce que dit, plus longuement et avec force exemples puisés chez Goethe notamment, Georges-Arthur Goldschmidt, pour dire que "le psychanalyste doit être en fin de compte une sorte de traducteur". Quel meilleur exemple que Freud lui-même puisqu'il fait apparaître ce que les mots disent ! Goldschmidt, qui ne goûte guère la traduction des Oeuvres complètes de Freud dirigée par Jean Laplanche (PUF 1988), prend un exemple parmi cent pour illustrer l'absurdité de certains choix : Hilflosigkeit, pour lequel Laplanche et son équipe inventent le laid et peu éloquent "désaide" quand il existe déjà un terme adéquat "désemparement". Goldschmidt tient qu'en fait, le plus souvent, l'allemand et le français se tournent le dos. Il en veut pour preuve (parmi d'autres) que "tiroir" se dit Schieblade (qui signifie en fait "poussoir"). N'empêche : nul n'a encore trouvé mieux que Marie Bonaparte pour rendre Unheimlich par "inquiétante étrangeté".

A l'issue de cet entretien, Georges-Arthur Goldschmidt entrouve une plus large perspective encore en jugeant que dans Malaise dans la civilisation (ou Malaise dans la culture, c'est comme on voudra), L'Avenir d'une illusion et Psychologie collective et analyse du moi, Freud avait tout prévu, tout anticipé, tout vu du suicide à venir de l'Europe, de la catastrophe annoncée, étant entendu que "le nazisme en somme est l'expression du plus grand refoulement que l'Europe ait jamais connu".

2 commentaires:

http://www.qwarkpsy.eur.st/ a dit…

Il aura fallu attendre près d'un siècle pour que Freud soit traduit, en France, de manière rigoureuse et systématique. Janine Altounian fait partie de l'équipe des Presses Universitaires de France qui, depuis maintenant plus de vingt ans, s'est attelée à la tâche monumentale de la publication des œuvres complètes du père de la psychanalyse. C'est à sa grande expérience du texte freudien qu'elle donne la parole dans son ouvrage. Non pas pour faire le plaidoyer des critères de traduction de son équipe mais pour dire, autrement que dans la réserve discrète du traducteur, son amour de la langue freudienne. Les analyses et les mises au point proposées ne sont pas de simples exercices germanistiques : elles ont pour vocation de nous rappeler que nous ne lisons pas Freud dans son expression originelle, que s'interposent entre les subtilités de sa pensée et ce que nous en lisons le prisme de choix syntaxiques et lexicaux dont il est indispensable d'être conscients. Comme le dit le vieil adage italien, traduire, c'est toujours un peu trahir. Il faudrait additionner toutes les bonnes traductions possibles d'un texte pour obtenir la meilleure. C'est dans les interstices de ces versions possibles que Janine Altounian nous fait circuler et découvrir, au passage, un Freud méconnu.
Sur les choix de traduction des Œuvres complètes, on se reportera au glossaire raisonné de l'équipe de traduction : Traduire Freud. Sur l'écriture freudienne : G.A. Goldschmidt : Quand Freud voit la mer. P.J. Mahony : Freud, l'écrivain. F. Roustang : Elle ne le lâche plus. Sur le travail de la traduction : A. Berman L'épreuve de l'étranger. --Emilio Balturi

Présentation de l'éditeur
Cet ouvrage est avant tout une étude de la langue de Freud et se démarque de ce que l'on appelle habituellement une "critique des traductions". Il ne cherche pas à affirmer la suprématie de tel ou tel modèle traductif. Il est une critique de la "naïveté" de certains lecteurs quant à l'enjeu du passage d'une langue à l'autre, d'une culture à une autre, d'un système de pensée à un autre, donc à ce qui disparait dans ce passage. "Traduction = Trahison ?"
En réalité l'auteur cherche essentiellement à mettre en lumière comment, dans l'écriture de Freud, la forme des énoncés de pensée visualise l'argument que développe la pensée en train de décrypter le sens inconscient d'un processus psychique. On pourrait dire, comme pour la poésie, que le style crée l'objet.

Ce recueil fournit de nombreux exemples où morphologie et syntaxe s'allient pour engendrer, dans la complexité du langage, l'empreinte de la complexité psychique. De nombreuses références au texte freudien sont reprises en texte original avec une ou deux versions de traduction.

Ce "manuel de langue freudienne à l'usage des simplificateurs" (pourrait-on dire ironiquement) offre ainsi une multiple lecture : consultation, discussion dans le cadre d'un apprentissage à la traduction, réflexion sur les questions abordées au carrefour de diverses disciplines (linguistique, poétique, traduction, psychanalyse, philosophie...)

L'auteur vu par l'éditeur
Janine ALTOUNIAN est essayiste et professeur d'allemand. Traductrice de Freud depuis 1970, elle est membre de l'équipe éditoriale de la nouvelle traduction des OEuvres complètes de Freud/Psychanalyse - OCF/P dirigée par Jean Laplanche et Pierre Cotet (cf son article dans le volume "Traduire Freud").

http://www.qwarkpsy.eur.st/ a dit…

Sigmund Freud
L’anthologie est composée de près de 3000 extraits représentant du point de vue de la quantité un tiers environ de l'écrit freudien publié.

Les Lettres à Wilhelm Fliess ont aussi fait l’objet de prélèvements significatifs, regroupés par année, chaque groupement précédant dans le classement chronologique les oeuvres de l’année considérée.

Pour "Le Président Wilson" ce n'est pas seulement l'introduction par Freud, mais également le corps de l'ouvrage de Freud et W.Bullitt qui ont été utilisés.

Les traductions utilisées ont été pour chacun des trois Éditeurs français, les plus récentes disponibles jusqu’en 1993, l'indication en étant portée dans la rubrique adéquate.

Cinquante deux extraits d’articles du volume Nachtragsband des GW, dont la traduction française n'était pas encore disponible sont repris du texte allemand.

On consulte l'anthologie au moyen de 933 mots-clés , qui se distribuent approximativement comme ceci :

600 concepts inventés ou complètement renouvelés par Freud.
280 sujets d’intérêt de Freud : Dieu, le socialisme, la guerre, l'amour du prochain, la puberté...
40 noms : Athéna, Shakespeare, Jung, Ferenczi...
7 noms encore, de "patients" de Freud : Dora comme le Président Schreber...