mardi, juillet 18, 2006

LE REFOULEMENT PROUVÉ SCIENTIFIQUEMENT

Le refoulement prouvé scientifiquement

Sébastien Bohler - est rédacteur de Cerveau & Psycho.
Certains événements sont tellement désagréables qu’ils sont occultés et rendus inaccessibles à la conscience : ils sont refoulés, et passent dans l’inconscient. C’est du moins ce que prétend la théorie freudienne, mais peut-on le prouver expérimentalement ?

- B. Depue et al., Suppression of emotional and nonemotional content in memory, in Psychological Science, vol. 17, p. 441, 2006





L’article “Le refoulement prouvé scientifiquement” ne me paraît pas très convaincant. Ce n’est pas la qualité de l’expérience de B.Depuie et al du Colorado que je remets en cause mais les commentaires et l’usage des concepts de refoulement et d’inconscient par Cerveau et Psycho.

En lisant le résumé, le titre et le sous-titre en anglais de votre source scientifique, aucune connotation freudienne sur le refoulement ou l’inconscient ne transparaît. Comme beaucoup de recherches, celles du Colorado sous-tend l’idée que le cerveau effectue l’opération mentale de la mémoire sans que nous en ayons conscience. Mais ce processus n’est pas l’inconscient au sens freudien du terme. Un mécanisme, certes subsconcient, mais il est plus juste de dire qu’il est « non conscient », et pour l’instant sans réponse scientifique.

L’expérimentation du Colorado traite plutôt de l’aspect cognitif de la mémoire, de son fonctionnement lors des oublis ou des remémorations en lien avec l’émotion (neutralité ou non de l’item) et aux mécanismes liés à l’apprentissage. Le commentaire sur le refoulement qui « procède d’un effort d’attention, associé à une résonance émotionnelle négative de l’événement » est celle de la revue Cerveau et Psycho et prend en compte, à juste titre, la nature subjective de la mémoire. La recherche de Depuie et de ses collègues me semble plutôt porter sur ce qui se passe lorsqu’on oublie ou on se souvient. Leurs résultats ne constituent pas une preuve scientifique du refoulement. Les cas cités dans l’article, y compris les difficultés mnésiques personnelles de Freud lorsqu’il était sous l’emprise de l’émotion, me semblent décrire la mémoire qui flanche; défaillances que le neuroscientifique Daniel. D. Shacter, adversaire “du refoulement”, a classé en « sept péchés », en clin d’oeil aux sept péchés capitaux de la Bible. Les travaux de D.Shacter ont été validés suivant le bon usage des neurosciences mais y manque effectivement la nature subjective de la mémoire, critiquée par certains sceptiques, mais contenue dans l’expérience de Depuie et al.

Le refoulement est le nerf de la guerre des théories de la mémoire qui fait rage depuis les années 80 aux États-Unis. Très succinctement, il est lié à l’histoire du traumatisme en général, élargi à celui de l’abus sexuel. A la suite d’un choc ou d’un traumatisme émotionnel, un individu se trouve dans l’incapacité de traiter correctement le souvenir de l’évènement traumatisant. D’où le mésusage d’en conclure au refoulement ou amnésie dissociative puisque dysfonctionnement de la mémoire, il y a. Très lié au PTSD (stress post-traumatique) et au TPM/DID ( trouble des personnalités multiples /trouble de l’identité dissociée). On peut voir circuler sur le net depuis plusieurs mois le challenge suivant des Dr Harrisson G.Pope et James I. Hudson. Leur démarche est pertinente. Ils suggèrent que le refoulement (ou amnésie dissociative, en anglais repression) est un concept romanesque postérieur à 1800 et n’est pas valide scientifiquement, jusqu’à preuve du contraire. À moins que quelqu’un ne soit en mesure de leur donner la description, dans n’importe quel travail écrit - romans, épopées, drames, documents religieux, essais, traités médicaux ou autres- d’un cas antérieur à 1800. Les deux chercheurs partent du principe que si le refoulement est un phénomène naturel observable depuis toujours, quelqu’un l’aura consigné par écrit. Challenge resté sans réponse jusqu’à présent. Les partisans du refoulement resteraient-ils sans voix? Mal interprétée, cette théorie n’est pas anodine. Dans les années 80, aux États-Unis, le refoulement (repression or repressed memories) a pris un sens tout particulier dans le mouvement des Thérapies de la Mémoire Retrouvée (Recovered Memories Therapies), comprenant l’hypnose ou des méthodes pseudo-scientifiques. Pour guérir un adulte, présentant une souffrance psychique particulière, une thérapie de la réminiscence prétend faire remonter chez lui les souvenirs d’événements traumatisants qu’il aurait eu enfant et qu’il aurait totalement oubliés: la fameuse amnésie dissociative ou le refoulement. Diagnostiquée à tour de bras dans les cas de traumatismes d'abus sexuels subis dans l’enfance. Mauvaise surprise de la mémoire refoulée: les souvenirs récupérés avec ce type de thérapie sont des « faux ». Mais celui qui vit ces illusions de la mé # moire est persuadé de la véracité de ces supposés souvenirs et les vit sur un registre émotionnel intense qui laisse supposer qu’il a réellement vécu un trauma, encouragé par son thérapeute qui croit au refoulement. C’est le Syndrome des Faux Souvenirs (False Memory Syndrome), très peu connu en France par les professionnels du champ de la santé. Cela prête à sourire lorsqu’il s’agit de faux souvenirs de rencontres avec des petits hommes verts venus de l’espace traité dans votre revue, en juin 2003, où la naïveté de celui qui y croit est confondue mais lorsqu’il s’agit d’agressions sexuelles, soi-disant perpétrées par l’un des parents, c’est une autre histoire. Ces faux souvenirs d’abus sexuels ont occasionné de nombreuses erreurs judiciaires aux États-Unis. Les faux souvenirs figurent parmi les sept péchés de la mémoire du neuroscientifique Daniel.D.Shacter déjà cité, et qui s'appuie sur les travaux d'Élisabeth Loftus qui a étudié les faux souvenirs. Dans le péché des faux souvenirs, est mise en cause la suggestibilité liée à des souvenirs implantés. Elle est le résultat d’une manipulation mentale d’une tierce personne -involontaire ou volontaire- et arrive lorsqu’une personne essaie de se souvenir d’expériences passées influencée par des questions, des commentaires ou des suggestions. Le péché des faux souvenirs, avec celui de la fausse reconnaissance sont susceptibles de faire des ravages judiciaires C’est ce qui s’est passé aux États-Unis, dans les années 80, où le Syndrome des Faux Souvenirs a été mis en cause dans de nombreux procès pour abus sexuels, inceste et pédophilie infondés, et fait envoyer en prison des innocents. Loin d’être un épiphénomène états- unien, les faux souvenirs d’inceste arrivent en force en France depuis quelques années. D’où la nécessité d’être précis sur la signification du refoulement sans négliger la richesse théorique de la psychanalyse. La plupart des chercheurs de la mémoire s’accordent à reconnaître l’aberration scientifique du refoulement. Malgré son aspect pseudo- scientifique, il faut concéder que le refoulement est une croyance sur le fonctionnement de la mémoire toujours d’actualité parmi de nombreux professionnels. Outre qu’il soit le fer de lance des courants dissidents de la psychanalyse (Otto Rank, Ferenczi, W.Reich), le refoulement voisine très souvent avec des croyances saugrenues liées au new-age, à l’ésotérisme, à la médecine alternative. Aux États-unis, il s’observe, entre autres, avec les croyances aux extra-terrestres, aux rites sataniques, ou aux vies antérieures. En France, existent des variantes au niveau des croyances, mais on trouve un creuset commun où dominent des courants de pensée pseudo-scientifiques, à l'opposé de l’objectif des neurosciences . La psychanalyse n’est pas incompatible avec les neurosciences. Et effectivement, pourquoi ne pas confirmer certains concepts freudiens par les neurosciences puique la France a une forte tradition psychanalytique ? Mais il faut aussi éviter aussi un éventuel détournement pseudo-scientifique de la théorie analytique, qui est hasardeuse par essence, et il s'avère peut-être inutile de démontrer qu'elle est une science dure pour valider tous ses concepts.

Bien cordialement Nicole Bétrencourt

Psychologue-écrivain

Sources: Le Syndrome des faux souvenirs, ces psys qui manipulent la mémoire, Élisabeth Loftus, Katherine Ketcham, Éditions Exergue, 2001.

Sites web: Depuie et al http://www.blackwell-synergy.com/doi/abs/10.1111/j. 1467-9280.2006.01725.x Challenge de H.Pope et Hudson http://www.butterfliesandwheels.com/articleprint.php?num=177
Les sept péchés de la mémoire (seven sins),
Daniel Shacter http://www.psychologytoday.com/articles/pto-20010501-000028.html
False Memory Fondation http://www.fmsfonline.org/about.html

1 commentaire:

http://www.qwarkpsy.eur.st/ a dit…

http://www.vivantinfo.com/uploads/media/Neurosciences_psychanalyse_01.pdf
À deux voix
« Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse ». Le titre de votre livre peut
surprendre dans la mesure où les neurosciences traitent du fonctionnement du cerveau,
des mécanismes qui font que « la matière devient conscience », pour reprendre le titre
d'un ouvrage du neurologue Gerald Edelman, alors que la psychanalyse s'intéresse au
« sujet » et à l'inconscient.
Gérard Pommier
On continue d'avoir en tête, tout à fait à tort, l'idée pré-psychanalytique d'une division entre corps et esprit, ou entre
cerveau et esprit, qui n'était pas du tout dans le projet de Sigmund Freud. Freud est parti de l'observation du
corps pour s'apercevoir qu'un certain nombre de ses effecteurs étaient « en dehors du corps » et même, jusqu'à un
certain point, fabriquaient ce corps ; mais il n'a jamais posé une séparation du corps et de l'esprit. La théorie
Les
neurosciences
démontrentelles
la
psychanalyse ? Mystère et mélancolie d'une rue –
Giorgio de Chirico, 1914. © DR
Dialogue autour du livre « Comment les neurosciences démontrent la
psychanalyse » (Flammarion), entre son auteur, Gérard Pommier, médecin
psychiatre, psychanalyste et maître de conférences à l'université de Nantes,
et Michel Imbert, neurobiologiste, professeur émérite à l'université Paris 6,
président du Conseil scientifique du département de biologie de l'Ecole normale
supérieure, et conseiller éditorial de Vivant.
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psychanalytique ne s'oppose pas à l'approche scientifique, elle n'est pas du tout une doctrine spiritualiste ; il
s'agit d'une théorie profondément évolutive que Freud a remaniée bien des fois. Il disait lui-même que la théorie
« tombe à l'improviste dans notre maison » à un certain moment d'élaboration des résultats ; un certain nombre
de cas qui se répètent ont la même valeur qu'un expérimentation scientifique, ce en quoi nous nous réclamons
de la science.
Les méthodes de cette élaboration sont, à mon sens, tout à fait recevables par la communauté scientifique à
condition qu'elle veuille bien admettre qu'il existe des données d'expérimentation qui ne sont pas du même ordre
que celles des sciences dites dures. Celles-ci, d'ailleurs, ne deviennent « dures » qu'au moment où elles sont
communiquées puisqu'elles sont inventives et donc hypersubjectives au moment de leur création par les
chercheurs. Le mathématicien Henri Poincaré a ainsi souligné l'importance de l'inconscient dans l'invention des
mathématiques. C'est seulement lorsque le problème est solutionné et devient une thèse, qu'il perd de sa
subjectivité pour s'objectiver.
Freud a donc élaboré des concepts qui tentaient de montrer que le corps est limité dans sa capacité de
création par quelque chose qui est « hors du corps ». Ainsi, dès 1903, il faisait l'hypothèse du difficile concept de
« pulsion », tout en disant qu'il s'agissait d'une mythologie dont il n'avait pas les preuves. Or il me semble
aujourd'hui que les neurosciences démontrent cette mythologie ; elles montrent comment le corps est fabriqué
par la matérialité du langage, qui permet le refoulement de l'excès pulsionnel. Par exemple, les expériences de
Roger Sperry (1913-1994, prix Nobel de médecine en 1981) sur les sujets split brain, au cerveau dédoublé,
personnes dont les deux hémisphères cérébraux ont été séparés chirurgicalement pour traiter l'épilepsie, ont
montré que le cerveau gauche concentre les activités du langage et de la logique, alors que le cerveau droit
utilise les impressions sensorielles et les émotions. Cette division n'est pas interprétable, de l'avis des
psychanalystes, sans le concept de pulsion, qui est accroché aux sensations. L'hémisphère droit est le point
d'appui de cette pulsion. Celle-ci trouve son écho dans l'hémisphère gauche, via la symbolisation par le langage,
et la pulsion peut être ainsi refoulée par la parole et par la signification qu'elle lui donne.
Michel Imbert
Le terme « démontrent » de votre titre me semble trop fort. Certes, il n'y a
pas d'incompatibilité théorique forte entre les neurosciences, en particulier
cognitives, et la psychanalyse. Mais selon moi, c'est la psychanalyse qui
vient nourrir les neurosciences et non ces dernières qui apporteraient à la
psychanalyse une scientificité dont elle se passe très bien. Je suis
d'accord pour dire que la science « dure » comporte un élément de
création au sens poétique ou artistique, ou des rencontres fortuites qui
participent à la création subjective. Mais la science obéit aussi à des
règles, elle se soumet notamment à l'expérience. C'est là le reproche
qu'on a pu faire à la psychanalyse : contrairement à la science, on ne peut
jamais montrer qu'elle se trompe parce que le psychanalyste aura toujours
le dernier mot…
G.P.
Pourquoi donc ? Freud a changé de point de vue théorique plusieurs fois
au cours de sa vie.
M.I.
Oui, mais il existe une difficulté lorsque l'on parle de psychanalyse. On
trouve chez Freud, neurologue anatomiste qui a eu le premier l'idée des
synapses, une pensée scientifique. Mais ce que le public entend en
général par psychanalyse, c'est ce qu'en ont fait ses successeurs, qui ont
masqué le travail « biologisant » de Freud. Et c'est pourquoi l'opposition
entre les neurosciences et la psychanalyse est devenue criante au XXe
siècle.
G.P.
Encore une fois, les psychanalystes savent très bien que le sujet a un corps et que, bien entendu, ce corps
comprend un certain nombre d'effecteurs pharmacologiques. Le problème n'est pas là, mais dans la causalité qui
détermine la mise en route de ces effecteurs.
« Les
psychanalystes
savent bien que le
sujet a un corps et
que, bien entendu,
ce corps comprend
un certain nombre
d'effecteurs
pharmacologiques.
Le problème n'est
pas là, mais dans
la causalité qui
détermine la mise
en route de ces
effecteurs. »
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Revenons au langage. Où est le point de jonction entre neurosciences et psychanalyse ?
G.P.
Le point de jonction est de type phénoménal. Jean-Pierre Changeux et Antoine Danchin ont montré, en 1973,
qu'il existe une sélection par dégénérescence des fibres nerveuses innervant les muscles chez la grenouille,
après la naissance. Extrapolé aux aires du langage, ce phénomène d'attrition signifie que seuls se développent
les neurones qui correspondent à l'audition de certains sons. Les neurones correspondant à des sonorités qui
n'existent pas dans la langue dégénèrent tandis que les autres prospèrent. Cela prouve de manière irremplaçable
la matérialité du langage et son effet très important sur le corps, c'est-à-dire sur le développement du cerveau.
M.I.
Tout fonctionnement organique agit sur le développement du cerveau.
Par exemple, c'est l'utilisation par l'organisme de ce qu'il voit dans un
comportement adapté qui permet le développement du système visuel.
Si l'on ne fait pas quelque chose de ce qu'on voit, cela ne sert à rien de
voir. C'est vrai également du langage. Je ne pense pas qu'il puisse y
avoir de conscience non thétique, c'est-à-dire de conscience réflexive,
de conscience comme qualia, le fait de sentir cela ou cela, sans
langage. Cette conscience a une structure narrative. Ce n'est pas vrai
de la conscience thétique, la partie spontanée, non réflexive, de la
conscience, celle qui nous met en présence de quelque chose. Si je
suis donc d'accord pour mettre le langage au centre du processus de
conscience, je ne vous suis pas lorsque vous affirmez que c'est grâce
au langage que le cerveau se développe.
G.P.
Pourtant, ce n'est pas le tout qu'il y ait une enregistrement sélectif des
sons grâce au bain de langage apporté par l'entourage. Encore faut-il qu'il y ait un message communiqué par la
mère et la reconnaissance du sujet de ce message. Il y a un sujet dans la machine grâce au langage. Toute la
suite des apprentissages vient de qu'il y a eu langage et sujet de ce langage. Il y a bien un génétisme chez l'être
humain, mais il reste lettre morte tant qu'il n'y a pas ce retournement – le sujet prend les commandes – grâce à
ce mode de transmission particulier qu'est le langage.
Par-delà de ce qui peut rapprocher les neurosciences et la psychanalyse à propos du
rôle structurant du langage, les scientifiques entretiennent en revanche une confusion,
dites-vous, sur l'inconscient. Que voulez-vous dire ?
G.P.
Beaucoup de scientifiques confondent le pilotage automatique avec l'inconscient, ou l'inhibition volontaire de
souvenirs et le refoulement inconscient [1]. Ils assimilent l'inconscient au « préconscient » ou au « nonconscient
», c'est-à-dire à tous les mécanismes de l'organisme qui fonctionnent sans que l'on y prête attention, ou
ceux qui sont suffisamment habituels pour être automatisés.
Bien sûr, le mot inconscient n'appartient à personne. L'important est de comprendre que l'inconscient
psychanalytique résulte de ce que le sujet ne veut pas savoir, de quelque chose qui lui fait horreur ou qui le
traumatise. Il le refoule à cause de sa valeur traumatisante, d'où des conséquences symptomatiques (le
symptôme est le produit du refoulement) ou, à l'inverse, structurantes. Par exemple, les petits enfants refoulent
des désirs qu'ils n'arrivent pas à satisfaire. C'est éminemment culturel. Et c'est ce qui les lance dans les
apprentissages scolaires : ils veulent savoir justement parce qu'il ne peuvent savoir autre chose.
M.I.
En tant que neurobiologiste prudent, je n'emploie jamais le terme inconscient et lui préfère le terme « nonconscient
», au sens de ce qui échappe à notre connaissance. Je suis non pas sceptique mais neutre par rapport
à la définition psychanalytique de l'inconscient. L'inconscient y a valeur de réalité, il est hypostasié, mais
seulement par les effets dont il est la cause. Or je suis réticent à hypostasier des instances (des composantes)
dont je ne peux rien savoir autrement que par la façon dont elles s'expriment.
G.P.
Neurone pyramidal
© B. Gähwiler/EDAB
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Freud lui-même est revenu sur ces questions de terminologie. Il n'a pas
considéré très longtemps l'inconscient comme une instance. Très
rapidement, il l'a compris comme ce qui qualifie des processus. Des
processus sont inconscients en tant que le sujet ne se rend pas compte de
ce qu'il est en train de faire. Par exemple, un sujet tente de se suicider le
jour anniversaire d'un traumatisme : il n'est pas conscient de cette
coïncidence. Dans ce processus, il n'y a bien évidemment aucune
instance, pas de « petit sac » du refoulé caché quelque part dans le
cerveau. Cette idée serait très critiquable, en effet. C'est vrai que la
psychanalyse hypostasie constamment le terme inconscient, par facilité de
langage. Mais dans la pratique réelle, il n'y a pas le conscient et puis, dans
un autre endroit, l'inconscient. Conscience et inconscient sont
indissolublement liés : à l'intérieur du conscient, il y a quelque chose que le
sujet ignore dans ce qu'il dit ou fait, qui est l'inconscient.
M.I.
A ce propos, un phénomène très discuté en neurosciences me paraît
pertinent : c'est ce qu'un neuropsychologue américain d'Oxford,
Larry Weiskrantz, a appelé le blindsight, la vision aveugle [2]. Des
patients aveugles par suite de lésions du cortex visuel sont capables de pointer une cible. Si on leur demande de
dire s'il y a quelque chose dans leur champ visuel, ils répondent négativement, en cohérence avec le fait qu'ils
« savent » qu'ils sont aveugles. En revanche, si on leur dit de pointer dans l'espace un point lumineux qui apparaît
dans leur champ visuel, il le désignent assez précisément sans que l'on puisse invoquer le hasard. Le sujet
« voit » sans avoir la possibilité de voir. Est-ce selon vous un mécanisme qui se rapprocherait de l'inconscient ?
G.P.
Pour s'en assurer on ne peut pas se référer à ce type
d'expérimentation, trop ponctuelle. En revanche, certains types de
cécité s'inscrivent dans une structure inconsciente, par exemple les
conséquences neurophysiologiques de la cécité hystérique – selon
Freud, les symptômes hystériques proviennent du conflit entre les
critères que l'individu s'applique pour vivre en société et un désir
refoulé. Ce qui intéresse les psychanalystes, c'est ce qui fait qu'un
sujet ne voit plus pour des raisons qui tiennent à sa propre visibilité.
Gérard Pommier, vous critiquez aussi certaines
attitudes réductionnistes des neurosciences mais
également les excès psychanalytiques, que vous
regroupez sous l'expression de « psychisme
machine ».
G.P.
L'idéologie de l'homme machine n'est pas toujours le fait des
scientifiques. Elle correspond au vieux rêve de la programmation ou
du Golem ; l'homme serait prévisible, malléable, réparable, ce qui
nous innocente de notre subjectivité et de nos prises de position : ce n'est pas ma faute, ce sont mes gènes ou
ma programmation neuronale. C'est une idéologie qui est très congruente avec une idéologie plus générale dans
notre société qui consiste à trouver la solution à tous les problèmes, par une espèce de machinisation du corps.
Cette idéologie n'est pas celle, loin de là, de tous les neuroscientifiques mais elle a le vent en poupe, notamment
suite aux ouvrages de Jean-Pierre Changeux et Jean-Didier Vincent. De même lorsque Antonio Damasio
déclare : « Ce que nous appelons "relations sociales" ou "culture" ne vient que de nos cerveaux. Ce sont les
cerveaux qui produisent et véhiculent des comportements, des romans, des poèmes ou des lois. » [3]. Personne
n'a jamais vu un cerveau humain qui se développe en dehors de la société. Les légendes des enfants-loups ne
reposent sur aucune preuve historique. C'est un mythe de croire que le cerveau humain se suffit à lui-même pour
apprendre.
« Conscience et
inconscient sont
indissolublement
liés : à l'intérieur
du conscient, il y a
quelque chose que
le sujet ignore
dans ce qu'il dit ou
fait, qui est
l'inconscient. »
Conscience, Helena Richardot, 1992
© 1993 Helena RICHARDOT
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M.I.
On peut le dire de tout organisme. On n'a jamais vu une souris se
développer en dehors de ses congénères dans des situations naturelles.
G.P.
Ce que je veux dire, c'est que le bagage génétique de l'être humain ne
réalise ses potentialités qu'à la condition de la subjectivation par le
langage. Il faut mettre un sujet dans la machine, grâce à l'entourage, pour
que les potentialités génétiques se réalisent. Au contraire, un poulain sait
tout de suite marcher…
M.I.
Un bébé humain aussi, mais il n'a pas la maturation neuronale pour le
faire. Un bébé marchera que l'on lui apprenne ou pas. Sous contrôle
génétique et épigénétique, un système nerveux grossièrement dessiné se
met en place que l'expérience sociale ou autre ne viendra qu'affiner. Il n'y
a pas de création par le social. Le plan du système nerveux résulte de la
mise en place d'un héritage, d'une mémoire phylogénétique. Mais ce n'est
pas uniquement l'interaction, le langage, qui fait le cerveau. Ne pourrait-on
imaginer un être humain qui se développe sans langage ?
G.P.
Je ne vois pas que cette hypothèse puisse être vérifiée. Il reste que le langage est la clé de la subjectivation, qui
est elle-même la condition de tous les autres apprentissages.
De ce point de vue, comment interprétez-vous les résultats scientifiques obtenus sur
l'autisme ?
G.P.
Il existe plusieurs sortes d'autisme. D'abord, certainement, un ou des autismes d'origine organique ; également,
probablement, des autismes qui tiennent à la place d'un sujet par rapport à sa mère ou son père, place qui
l'amène à un négativisme : ces autistes sont déterminés par une certaine demande de leurs parents à laquelle ils
se refusent absolument ; par exemple on ne peut pas attraper leur regard. D'autres formes d'autisme sont liés à
un retard dans la maîtrise du langage qui peut être rattrapé et qui n'empêche pas ces personnes de réussir leur
vie.
M.I.
Votre description est paradoxale par rapport à la position moniste de
Freud. Il n'y a pas d'un côté le corps, l'esprit de l'autre. S'il y a une
manifestation d'autisme, elle tient à la fois de l'un et de l'autre. Je ne vous
suivrais donc pas dans la distinction que vous faites entre un autisme à
cause organique et un autisme qui n'en aurait pas. Pour moi, tout autisme a
un correspondant biologique.
De nombreuses études épidémiologiques montrent d'ailleurs qu'il existe
une origine multigénique de l'autisme ou des autismes. Il faut sortir de ce
malentendu si l'on ne veut pas retomber dans l'acharnement de certains
parents d'autistes contre les psychanalystes, qui étaient traités de nazis
parce qu'ils culpabilisaient les parents alors que l'autisme pouvait avoir des
causes organiques.
G.P.
La critique contre le point de vue psychanalytique de culpabilisation des
parents, notamment des mères, me paraît tout à fait fondée. On peut la
rapporter à un réductionnisme psychanalytique, que j'appelle aussi le
« Tout autisme a
un correspondant
biologique. De
nombreuses
études
épidémiologiques
montrent d'ailleurs
qu'il existe une
origine
multigénique de
l'autisme ou des
autismes. »
Le garçon, Amedeo Modigliani, 1918
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« psychisme machine », qui est tout aussi critiquable que le
réductionnisme neuroscientifique dont je parlais. Freud a inventé le terme
de « sur-détermination » pour relativiser la détermination par le milieu : le
sujet sur-détermine le bain dans lequel il se trouve. La responsabilité ne peut être impartie purement et
simplement aux parents comme si on le rendait innocent.
Cela dit, dans certains cas, les parents d'autistes peuvent déterminer psychiquement leur enfant en lui
transmettant des angoisses, des façons d'être auxquelles l'enfant réagit par un comportement autiste. Il existe
par exemple des expérimentations sur l'anorexie du nourrisson. On voit bien que certains nourrissons, dès le
deuxième ou le troisième jour, refusent la nourriture pour ce qu'elle symbolise et représente dans leur rapport à
leur mère. Si cette anorexie est abordée sous l'angle de la relation mère-enfant, le trouble disparaît.
M.I.
Mais alors, comment conciliez-vous cette observation avec le fait que le nourrisson n'a pas de langage ? Il n'a
pas encore la subjectivité qui lui permettrait de jouer de cette relation.
G.P.
Il est tout de suite sous la coupe de la façon dont sa mère se comporte avec lui, à laquelle il réagit en tant que
sujet.
M.I.
Mais de même que l'on observe que les enfants singes dépérissent si
l'attachement à la mère est rompu, on n'a pas besoin de passer par
l'idée de subjectivité ou de sujet pour rendre compte de cette anorexie,
qui est très différente de l'anorexie de l'adolescente. Elle peut
simplement découler d'une incompatibilité physiologique entre les
signaux olfactifs ou autres émis et reçus par le bébé et la mère, qui font
que le nourrisson arrête de se nourrir.
G.P.
Mais c'est le sujet qui refuse de se nourrir. S'il y a refus, il y a sujet. Le
premier signe de la subjectivité humaine est cette capacité de dire non,
par le cri. Le sujet, c'est-à-dire celui qui est capable de dire non, est là
dès le départ.
M.I.
Pourtant, il y a des chatons qui refusent de se nourrir. Ils n'ont pas la
force de téter ou ils sont repoussés par la mère. On n'a pas besoin, pour
expliquer ce comportement, de faire appel au Je, au sujet.
G.P.
Ce qui est en quelque sorte mis en fonction dans l'anorexie du
nourrisson, c'est la valeur psychique de l'aliment dans la relation mère enfant. Il y a des gradients dans la valeur
psychique de l'aliment qui ne sont pas les mêmes pour l'animal et pour l'être humain. C'est cette valeur
psychique, pulsionnelle, qui « étaye » la nourriture, pour reprendre les termes de Freud (le plaisir de la succion
du sein étant étroitement lié à la satisfaction du besoin de nourriture, la pulsion sexuelle « s'étaye » sur ce
besoin). C'est ce qui fait qu'un enfant accepte la nourriture. Sans cette valeur psychique, l'enfant meurt. Selon
l'OMS, parmi les enfants abandonnés à la naissance, neuf sur dix meurent, même s'ils sont recueillis par une
institution.
M.I.
Dans « Naître humain » [4], Jacques Mehler et Emmanuel Dupoux indiquent que tout ce qui va faire l'être
humain est prêt avant la naissance, dès que le système nerveux est prêt à fonctionner. Pour ma part, je suis
philosophiquement plutôt d'accord avec Francis Ponge (« l'homme est l'avenir de l'homme », que cite Sartre)
pour penser qu'il n'est pas naturel d'être humain. Cela dit, du point de vue de l'économie des moyens dans les
explications que la science doit donner des phénomènes, il me semble plus juste d'expliquer l'anorexie du
nourrisson non pas en faisant appel à un caractère non naturel, c'est-à-dire à l'apparition du sujet par la relation
avec la mère, mais à des causes naturelles.
© DR
La vie, Jan Saudek, 1966.
© Jan Saudek
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Sur le rêve, vous critiquez sévèrement,
Gérard Pommier, la position des neuroscientifiques,
tel Michel Jouvet, qui voient le rêve comme une
activité provoquée par l'activation périodique de
certaines cellules cérébrales, responsable du
sommeil paradoxal. Vous regrettez qu'ils étudient
trop peu les résultats de la psychanalyse, qui font
penser que le rêve est avant tout l'expression des
désirs du sujet.
G.P.
Une expérience banale que nous pouvons tous faire est que nous
rêvons à n'importe quel moment du sommeil et non pas seulement
pendant le sommeil paradoxal. Le rêve se produit en fait chaque fois que la conscience baisse.
M.I.
C'est vrai que cette affirmation scientifique du rêve pendant les brèves périodes de sommeil paradoxal m'a
toujours étonné. On pourrait affirmer exactement le contraire, à savoir que le rêve apparaît durant le sommeil
lent. C'est en fait aussi invérifiable que l'affirmation précédente. Je pourrais développer cette assertion
paradoxale, mais le temps me manque.
G.P.
Le processus est sans doute plus simple. Dès lors que la conscience baisse, le rêve s'enclenche à partir de ce
dont le sujet se souvient au moment de s'endormir, d'associations qui n'étant plus focalisées par la conscience,
se libèrent, de souvenirs d'enfance, de réalisation de ses désirs. Le rêve devient alors la réalisation de ce qui
tracasse le sujet ou de ses désirs, ou de ce qui l'a traumatisé. L'expérimentation psychanalytique démontre tous
les jours la pertinence de cette conception.
M.I.
Pour ma part, je n'ai évidemment pas de réponse claire. Le cerveau est un
système dynamique très complexe, qui est en permanence en activité. Or
l'essentiel de cette activité ne vient pas de la périphérie : elle est « topdown
». L'information est surtout descendante, non montante. Ce qui fait
l'unité de la conscience thétique (spontanée, celle d'un objet devant soi
par exemple), c'est ce que les psychologues appellent le « liage » des
caractères perceptifs : le cerveau est capable, grâce à des mécanismes
non encore totalement connus, de lier des caractéristiques d'items et de
constituer l'unité de la perception.
Or dans le sommeil, les caractères perceptifs se désolidarisent, se
délient ; cela donne plus de liberté. Par exemple, on dissocie les couleurs
des objets de leur surface : le ciel est rouge, les feuilles bleues, une voix
appartient tout à coup à quelqu'un d'autre. De ce point de vue, le rêve
n'est donc pas différent de la perception, comme le disait déjà Descartes.
Ce qui est différent c'est sa structure et son contenu. Et là, c'est clairement
la psychanalyse qui apporte le plus d'éléments d'interprétation.
Cette idée de dissociation et de liberté peut-elle être
rapprochée de celle de plasticité, plasticité cérébrale ou
neuronale ?
G.P.
Pour les psychanalystes, la plasticité est essentiellement pulsionnelle : les pulsions peuvent s'échanger entre
elles en fonction de ce que les objets symbolisent. On passe d'une pulsion orale à une pulsion scopique (liée aux
images) : on mange du regard, on attrape avec les yeux. La plasticité neuronale rend certainement compte de
Adam par lui-même, Rudolf Hausner
© DR
« Le rêve est la
réalisation de ce
qui tracasse le
sujet ou de ses
désirs, ou de ce
qui l'a traumatisé.
L'expérimentation
psychanalytique
démontre tous les
jours la pertinence
de cette
conception. »
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cette plasticité. En fait, la caractéristique de la pulsion est d'investir toutes nos sensations et perceptions. C'est
parce qu'il y a cet investissement pulsionnel que nous sommes conscients de nos perceptions ; autrement dit,
nous subjectivons nos perceptions grâce à la pulsion. On ne peut pas comprendre ce qu'est une hallucination si
l'on ne voit pas qu'il y a au préalable cet investissement généralisé du dehors par la pulsion qui, dans certaines
circonstances, peut s'animer toute seule. La pulsion est alors capable de répercuter la sensation comme si elle
représentait l'ensemble du système perception - pulsion / conscience.
Propos recueillis par Jean-Jacques Perrier
[1] Voir par exemple M.C. Anderson et al. (2004) Science 303(5655):232-235. [2] L. Weiskrantz (2004) Prog. Brain Res. 144:229-241. [3]
L'Express, 13 juin 2004, http://livres.lexpress.fr/entretien.asp/idC=8568/idR=5/idTC=4/idG=0. [4] J. Mehler & E. Dupoux (1990) Naître
humain, Odile Jacob, nvelle éd. 2002.
Pour aller plus loin
l A. Zeman (2001) Consciousness, Brain 124(7):1263-1289.
http://brain.oupjournals.org/
l Articles de la revue Carnet Psy
¡ Didier Houzel, Peut-on parler d’attention inconsciente ?
http://www.carnetpsy.com/Archives/Recherches/Items/p27.htm
¡ Bernard Golse, L'intersubjectivité
http://www.carnetpsy.com/Archives/Recherches/Items/p41.htm
¡ Pierre Jacob, John Searle, Conscience, inconscient et intentionnalité. À propos de La
Redécouverte de l'esprit
http://www.carnetpsy.com/Archives/Recherches/Items/p14.htm
l CogNet, The Brain Sciences Connection, MIT
http://cognet.mit.edu
l Revues de psychologie et psychiatrie, BiblioVIE, CNRS
http://bibliovie.inist.fr/revues_chercher.php?dom=MED&sousdom=PSY
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