mardi, octobre 03, 2006

'Autrelieu"


25ème anniversaire de l’ASBL l’Autre « lieu » -Recherche-Action sur la Psychiatrie et les alternatives (RAPA)
Introduction au Colloque du vendredi 10 novembre 2006à la Maison des Associations Internationales40 rue Washington 1050 Ixelles
Vous pouvez consulter le programme complet de la journée : en cliquant ici.

La psychiatrie, faite, dit-on, pour « donner des soins aux malades mentaux » produit un nombre incroyable d’insatisfaits, de mécontents, de révoltés. En 1975, s’était créé à Bruxelles, le Réseau International Alternative à la Psychiatrie qui rassemblait des individus ou des groupes tentant de rompre avec l’organisation bureaucratique et centralisée de la médecine mentale.
Il souhaitait offrir un lieu d’échanges pour aider à confronter, approfondir et appliquer quelques choix simples : suppression de toutes les formes d’enfermement psychiatrique, refus du monopole des professionnels sur les problèmes de santé mentale, critique du secteur (en Belgique, les Centres de santé mentale) comme relève technocratique de l’asile, ainsi que des nouvelles techniques psychiatriques ou psychanalytiques qui servent de couverture à cet expansionnisme, soutien aux luttes menées par des groupes sociaux ou politiques ou à la population des quartiers pour prendre en main leurs propres affaires et éviter la psychiatrisation de la vie tout entière, de l’enfance à la vieillesse, des marginaux de toute nature aux dissidents de toute espèce.
Depuis, le néo-libéralisme et la biopolitique ont creusé leur sillon. Couplée à la Nébuleuse santé mentale, la psychiatrie se territorialise, se socialise, se médicalise. Ce faisant, véhiculant pour des publics parfois très différents, le même modèle épistémologique et culturel médico-psychologique, la psychiatrie et (le secteur de) la santé mentale deviennent, sur fond de précarisation économique et sociale, politique et psychique, un vecteur fondamental de la diffusion de la culture du danger et de la médicalisation des difficultés de vie. Loin de s'épuiser, leur fonction de contrôle et de normalisation se généralise, elles deviennent un pouvoir diffus, capillaire, quotidien de prévention des risques pathologiques de la société.
Dans la mesure où le néolibéralisme se caractérise peut-être par la volonté de se débarrasser définitivement de tous les résidus de l’Etat-Providence (assistance, réhabilitation, intégration etc.) qui "contaminaient" le libéralisme première manière, la psychiatrie exerce, à l’insu de son plein gré, un mandat disciplinaire, de sécurité et d’exclusion eu égard à tout ce qui fait tache à la surface sociale.
Qu'il s'agisse de justice et/ou de psychiatrie, tolérance zéro, c’est-à-dire, renforcement des mesures spéciales de « protection » de la personne malade mental, ou de défense sociale et, comme commencé dans certains pays, mise sur pied de recherches épidémiologiques pour le dépistage précoce (entretiens diagnostiques structurés avec l’aide des parents et des enseignants, analyses d’ADN) des risques psychopathologiques et des troubles psychiques dès l’école maternelle : sous couvert de promotion de la santé et de sûreté sociale, du principe de précaution et de présomption de dangerosité de la personne malade mental, tous les écarts sociaux doivent simplement disparaître le plus vite possible.
On ne peut se demander ce qu'est la maladie mentale sans se demander aussi ce qu'est la psychiatrie. Et la critique de la psychiatrie ne jaillit pas dans l'isolement d'un laboratoire ou d'un sujet, elle est toujours inscrite dans un contexte historique déterminé. Aujourd'hui, la question qu'il faut poser et à laquelle il faut essayer de répondre est la suivante : qu'est-ce que la psychiatrie à l'époque de la mondialisation, du néolibéralisme et de la biopolitique?
Pour débattre, l’Autre « lieu » a invité Mario Colucci, psychiatre au département de santé mentale de Trieste et Pierangelo Di Vittorio, philosophe et enseignant à l’Université de Bari, auteurs de Franco Basaglia. Portrait d’un psychiatre intempestif (Erès, juin 2005) ainsi que Patrick Coupechoux, journaliste, collaborateur au Monde diplomatique, auteur d’Un monde de fous. Comment notre société maltraite ses malades mentaux (Seuil, février 2006).
L’Autre « lieu » - Recherche-Action sur la Psychiatrie et les Alternatives (RAPA)
L’Autre « lieu » est né en 1981 dans la foulée du bouillon de culture antipsychiatrique des années 70. Au départ, ce Service d’Education permanente souhaitait sensibiliser la population, les professionnels du secteur et le tissu associatif sur le mauvais remède que pouvait parfois constituer, pour des personnes en souffrance, la médicalisation des problèmes de vie et un séjour en psychiatrie. Et sur la capacité d’hospitalité et de soutien que pouvait développer la population. Après de nombreuses animations et débats avec elle, un réseau de lieux d’accueil, de lieux de vie, destiné à éviter ou écourter des hospitalisations psychiatriques, fut mis sur pied. En cas de besoin, les personnes pouvaient avoir recours aux ressources de santé mentale en ambulatoire.
Pour les personnes plus lourdement perturbées psychiquement, que l’hôpital fait sortir après la seule prise en charge de la phase aiguë, les conditions de leur accueil dans la cité et notamment de leur habitat, n’a pas été posée par les pouvoirs publics. Cette carence est à l’origine de la souffrance des familles ou d’amis qui les hébergent, mais aussi de leur forte représentation dans les prisons et parmi les sans-abri, ainsi que du désarroi des bailleurs et des travailleurs sociaux confrontés sans soutien adapté, à une population qu’ils ne sont pas préparés à accueillir.
Entre des allers-retours (parfois utiles et à dédramatiser) à l’hôpital et l’assignation à résidence « thérapeutique », une qualité de vie élargie dans la communauté, pour ces personnes, devrait être rencontrée. Elle ne peut exister que si l’ensemble de la population des quartiers voit sa qualité de vie améliorée et la justice sociale mieux « balancée ».
C’est pourquoi l’Autre « lieu » invite à réfléchir à une psychiatrie démocratique, davantage responsable, dont les savoirs et les institutions appartiendront à tous (habitants, employeurs, syndicats, enseignants, associations, autorités publiques) dans l’acceptation politique (non exclusion) du conflit quotidien que pose la personne troublée psychiquement à la Cité.
L'Autre "lieu" développe et soutient des initiatives (accueils, écoute-entraide, groupes d’entraide, maisons communautaires, réseaux d’échange de savoirs, créations culturelles, animations pédagogiques, défense des droits du patient) qui parent à la stigmatisation des personnes perturbées psychiquement, à la médicalisation et psychiatrisation de leurs difficultés de vie ou à leur abandon.
L’Autre « lieu » vise aussi à ce que ces personnes puissent, autant que possible, résister collectivement à l’atomisation de masse et prendre une place de citoyen critique dans la Cité.
La créativité culturelle et sociale, des recherches-actions, des campagnes d’information ainsi que des journées de réflexion participent de ce processus qui se veut aussi sensibiliser un large public, les professionnels et les décideurs.
L’Autre « lieu » défend aussi les « droits du patient » en psychiatrie et en ambulatoire, paient avant tout personne qui doit être reconnu, par une psychiatrie du lien social dans les interactions quotidiennes qui trament son existence : comment construire, concrètement, des lieux qui évitent la stigmatisation, qui permettent l'insertion et l'action collective ? Comment construire des lieux qui soient des lieux de parole et de vie quotidienne, et non des lieux d'individualisation et de victimisation ? Comment reconnaître le sujet, non pas seulement dans ses droits, mais aussi dans les interactions quotidiennes qui trament son existence ? Comment s’accommoder de formes d'attachement et de dépendance réflexivement assumées qui constituent, finalement, l'horizon de notre liberté ? Comment participer à la fondation d’un monde habitable, d’un monde qui dure, d’un monde commun, aux images et objets soustraits au cycle de la production et de la consommation ? (Jean de Munck).
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