vendredi, février 03, 2006

Jean Benjamin Stora, psychosomaticien et psychanalyste

Depuis 2000, vous avez rencontré de nombreux greffés pour étudier le rôle joué par le psychisme dans l'acceptation de l'organe qu'ils reçoivent. Quelle est votre conclusion la plus marquante ?

La question essentielle était pour moi de comprendre comment un être humain accueille un organe étranger, comment il retrouve ensuite un équilibre. Ce qui m'a frappé, c'est l'espoir, très fort chez de nombreux patients, de recouvrer après l'opération une qualité de vie similaire à celle qu'ils avaient avant leur maladie. Comme si la greffe pouvait magiquement tout effacer... Or la vie après une transplantation est au contraire très médicalisée, et la plupart des patients sont très mal préparés à affronter cette épreuve.

Vivre avec une greffe. Accueillir l'autre
Livre de Jean Benjamin Stora, éd. Odile Jacob, 2005, 312 p., 25 euros.

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La dimension psychologique de cette intervention ne serait pas assez prise en compte ?

Elle ne l'est véritablement ni avant ni après l'opération. Avant, le problème fondamental est celui de l'indication de greffe. En France, celle-ci est essentiellement décidée sur des critères biologiques, sans que soit toujours suffisamment étudié l'état psychopathologique des patients. A cet égard, les Etats-Unis sont plus avancés que nous : dans certains services, psychiatres et psychologues cliniciens sont systématiquement associés à la décision de greffe d'organe.

Après l'opération, le problème est celui du suivi à long terme des greffés. Dans la majorité des cas, ceux-ci sont devenus des "patients à vie", que la greffe a fragilisés. Mais le personnel des services de transplantation, même avec la meilleure volonté du monde, n'a pas les moyens de prendre cette détresse en charge. Il faudrait que des psychologues soient recrutés par les services de transplantation d'organes.


La psychosomatique, c'est la discipline qui étudie les relations entre le corps et le psychisme... Comment, concrètement, ces relations influent-elles sur la qualité de vie des greffés ?

Une greffe entraîne toujours un état dépressif, à la fois au plan somatique — du fait de la modification interne subie par l'organisme — et au plan psychique — à cause du sentiment de perte qu'elle suscite. Or un tel état déprime à son tour le système immunitaire. Plus on favorise l'acceptation psychique de la greffe, plus on renforce donc le système immunitaire du patient. Et plus on augmente aussi ses chances d'accepter l'observance de son traitement immunosuppresseur.


Ce traitement est-il prescrit à vie, quelle que soit la greffe ?

Oui, sauf dans les cas — très rares — où se produit un lien biologique particulier entre le receveur et le donneur. Ce phénomène, connu sous le nom de microchimérisme, a été découvert en 1992 par des chercheurs américains. En étudiant un groupe test de patients qui avaient été greffés d'un rein et d'un foie au début des années 1960, ils s'aperçurent que les globules blancs des donneurs, transférés avec l'organe greffé, avaient migré dans le sang du receveur et y survivaient encore trois décennies plus tard.

Pour la première fois, on avait ainsi la preuve que les systèmes immunitaires de l'organe greffé et du receveur pouvaient fusionner sans s'agresser mutuellement, se concilier pour créer une chimère. Depuis, les Américains ont observé que ce phénomène permettait même, dans certains cas, de libérer définitivement les patients de leur traitement immunosuppresseur. Le psychisme intervient-il dans ce processus ? On ne le sait pas.

Propos recueillis par Catherine Vincent
Article paru dans l'édition du 01.02.06

l'année Freud

L'Autriche prépare l'année Freud, qui commencera en mai



vec Mozart, l'Autriche célèbre l'harmonie. Avec Freud, la démystification des illusions. Sigmund Freud est né le 6 mai 1856 à Freiberg, une petite ville de Moravie qui se trouve aujourd'hui dans la République tchèque. Pour célébrer le 150e anniversaire de sa naissance, la trentaine d'instituts culturels autrichiens dans le monde se transformeront, le 5 mai, en "Institut Freud" et seront le lieu d'expositions et de débats. Moins pour faire l'exégèse de la pensée du fondateur de la psychanalyse que pour en montrer l'actualité.


Emil Brix, directeur des affaires culturelles au ministère autrichien des affaires étrangères, coordonne les diverses manifestations qui auront lieu tout au long de l'année. "Freud nous met en garde contre l'illusion que les institutions seraient un remède aux conflits, contre l'idée que la culture conduirait nécessairement à l'harmonie. C'est son apport au dévoilement du XXIe siècle que nous voulons mettre en valeur", dit-il. A travers Freud, l'Autriche ne veut pas projeter une image à l'étranger mais tenir compte des situations locales.


AU MUSÉE DU RÊVE


En Iran, le débat devrait porter sur "le malaise de la civilisation". A Belgrade, sur la question de l'agression et de la guerre. A Saint-Pétersbourg, les manifestations auront lieu dans le Musée du rêve, ouvert en 2003 en hommage au rêve de Pierre le Grand quand il a construit la ville. Le musée est dirigé par un psychanalyste, ancien collaborateur de Boris Eltsine. En France, des débats seront organisés avec les auteurs du Livre noir de la psychanalyse (éd. Les Arènes, 2005).

L'Autriche va soutenir la publication des oeuvres de Freud dans des langues où elles n'existent pas encore, par exemple la traduction de L'Interprétation des rêves en vietnamien. Des philosophes et intellectuels autrichiens préparent un "manifeste Freud" pour replacer la psychologie du sujet au centre des questions de pouvoir.

La centaine de colloques, conférences, débats est aussi un "geste de réparation" envers une personnalité poussée à l'exil parce que les juifs se trouvaient en danger dans une Autriche passée sous la botte nazie. Si l'année Mozart est une aubaine touristique, "l'année Freud" doit "avoir une efficacité symbolique" pour les Autrichiens, dit encore M. Brix. Etre l'occasion d'une réflexion sur l'apport à l'innovation scientifique d'un pays qui n'est pas seulement un conservatoire des arts.


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Informations sur les diverses manifestations : www.freud-institut.com.

Daniel Vernet
Article paru dans l'édition du 04.02.06