vendredi, avril 28, 2006

Arpenter l'inabitable Roland Léthier, avril 2005

Arpenter l'inhabitable



Le massacre des Innocents, Nicolas Poussin, 1628-1629

Musée Condé, Chantilly



Arpenter l'inhabitable


Les études critiques promues par l'école lacanienne de psychanalyse dans ses
publications (revues et livres) ont modifié et élargi le champ d'intervention des
psychanalystes1.
Les classifications et les diagnostics se trouvent bousculés.
Les énoncés de Lacan ouvrent des voies inédites.
Des problématiques originales trouvent un écho, un début de prise en compte2.
Nous allons essayer de dire ce qu' enseigne la rencontre avec des jeunes qui sont
en rupture avec la famille, l'école, la vie sociale.


En mars 1962, dans son séminaire sur l'identification, Lacan étudie les
modalités de constitution du sujet. Il reprend la deuxième identification décrite
par Freud, dite identification oedipienne. Lacan considère cette deuxième
identification freudienne comme celle qui constitue le sujet avec le trait unaire.
Dès le début de la séance du séminaire, Lacan raconte une belle histoire qu'il a
trouvée dans l'Odyssée de « l'Endurance »3 de Sir Ernest Henry Shackleton.
En 1915, Shackleton et ses compagnons essayent de traverser le continent
antarctique. A plusieurs centaines de kilomètres au sud des côtes du Chili les
explorateurs arrivent sur des banquises vierges.
Ces territoires n'avaient pas encore été visités par des humains.


1

Allouch J. « Perturbation dans pernepsy » in Littoral N°26, clinique du psychanalyste,
Toulouse, Éres, novembre 1988.


2

Allouch J. « Accueillir les gay et lesbian studies, in L'UNEBÉVUE N°11, l'opacité
sexuelle, Paris, L'Unebévue-éditeur, hiver 2003-2004.


3

Shackleton Sir E.H., L'odyssée de « l'Endurance », Paris, Payot, 1993.



Sur ces banquises non encore possédées par l'imagination humaine, il se produit
un drôle de phénomène. Shakleton et ses compagnons se comptaient toujours un
de plus qu'ils n'étaient.

Shackleton raconte :

« Pendant cette marche longue et torturante de trente-six heures parmi les
montagnes, les glaciers inconnus, il me semblait souvent que nous étions quatre
et non pas trois. Je n'en parlai pas à mes compagnons ; mais plus tard Worsley
me dit :

-Patron, pendant la marche, j'ai eu la bizarre impression qu'une autre
personne nous accompagnait.
Créan confessa avoir eu la même idée.
On se demandait toujours où était passé le manquant. »
Avec cette belle histoire Lacan complète son début d'élaboration à propos de la
constitution du sujet :

« Vous touchez là l'apparition à l'état nu du sujet qui n'est rien que cela, que la
possibilité d'un signifiant de plus, d'un un en plus, grâce à quoi il constate lui-
même la possibilité qu'il y en a un qui manque. »4

L'exemple utilisé par Lacan permet de saisir à quel point la dimension du « pas
encore possédé par l'imagination humaine » apporte une perturbation
fondamentale dans le comptage des existants. Cet exemple confirme la thèse de
Lacan de la formation de la fonction du « je » par l'identification à une image
(spéculaire et du semblable)5. Cet exemple nous introduit aux questions qui nous
sont posées par les jeunes que nous recevons dans un centre d'accueil .

Ce départ avec l'odyssée de « l'Endurance » nous conduit à visiter les paysages
apportés par des jeunes qui ont été confrontés à une rupture la plupart du temps
incompréhensible.
Ces jeunes, de 16 à 21 ans, soit ont été retirés de leur famille parce qu'ils étaient
en danger : ils étaient objets de violences sexuelles, soumis à des mauvais

4

Lacan Jacques, L'identification, séance du 28 mars 1962, version Roussan.

5

Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je telle qu'elle nous est
révélée dans l'expérience psychanalytique » in Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp93-100.



traitements, soit ils sont partis en fugue car la situation au sein de la famille leur
était invivable.
Ces jeunes font l'objet d'une mesure judiciaire appelée O.P.P. (Ordonnance de
Placement Provisoire) auprès de l'Aide Sociale à l'Enfance (organisme d'état
qui prend en charge ces jeunes).


Ils ont connu la vie dans la rue et une multiplicité de placements en foyers et
familles d'accueil.
Ils arrivent au centre d'accueil après l'expérience de bribes de relations qui sont
restées éphémères et qui n'ont pas vraiment laissé de trace.


Ces jeunes sont habités par les effets de la rupture, c'est ce que nous allons
essayer de développer.


I Crise du logement

Ces milliers de jeunes pris en charge par l'A.S.E. sont en fait assimilés aux
autres jeunes de la société. Ils vivent en foyer ou en famille d'accueil,
ils sont scolarisés, ils sont considérés comme rencontrant les problèmes
communs aux jeunes de leur génération.
Une approche, d'abord phénoménologique, va apporter quelques correctifs à
cette manière assimilatrice de considérer leur position. Cette manière
assimilatrice est aveuglée par les valeurs majoritaires qui privilégient la
puissance intégrative de la famille, pilier de l'état, et de l'école, pilier de la
formation du citoyen républicain.

Ils ne sont pas malades au sens médical ou psychiatrique, ils ne sont pas
handicapés, ils sont passagèrement des cas sociaux qui sont alors pris en charge
par l'A.S.E. qui assure leur survie économique (logement, nourriture, argent de
poche) et leur encadrement éducatif.



La fréquentation quotidienne de ces jeunes révèle une problématique qui n'a pas
de logement dans les nomenclatures identifiant les humains.
Ces jeunes sont habités par les effets de la rupture, ce qui n'est pas pris en
considération.


a) Les habités de la rupture

La rupture avec le milieu familial, scolaire, social, appelle la rupture.


La rupture est immédiatement le lieu d'une intensification de la rupture.


La rupture est immédiatement le lieu d'une épidémie.
Elle fait tache d'huile, elle se répand comme une marée noire, elle atteint tous
les registres de la vie.


La rupture atteint l'identité. Cela se manifeste par la perte systématique des
papiers d'identité, de la carte de santé, de la carte de transport.


La rupture atteint la présence : la date et l'heure sont englouties.
Les rendez-vous, les rencontres organisées, prévues sont dissous comme un
sucre dans un verre d'eau.
Ces rencontres ratées ne sont pas des actes manqués, des oublis au sens des
formations de l'inconscient.
Ces rencontres ne sont pas calculées : dans le langage des banlieues et des cités
le verbe « calculer » est utilisé pour parler de la rencontre avec l'autre.
Il est principalement utilisé à la forme négative :
« je ne l'ai pas calculé = je ne l'ai pas vu, je n'ai pas fait attention à lui ».


La rupture atteint l'image narcissique.
Une question théorique est là à discuter.
D'après la doxa lacanienne, l'image narcissique se constitue à partir de la
reconnaissance de l'image spéculaire (cf. le stade du miroir comme fondateur de
la fonction du je). Or cette reconnaissance appelle une confirmation.




C'est par un mouvement de rotation de la tête vers la mère qui le tient que
l'enfant va chercher la confirmation que cette image dans le miroir est bien la
sienne6.
L'image spéculaire, tel un timbre (avec la jolie proximité du timbre de la voix et
du timbre de la lettre), appelle une opération de marquage par une approbation
verbale : « mais oui c'est bien toi » et un tampon, une oblitération :
« c'est bien toi, c'est ton image ».


Or la rupture atteint les opérations de cette formation de la fonction du je.


Alors, une espèce d'engloutissement touche ce moment où se fait jour la
conscience d'habiter le corps propre.
Le corps propre n'est pas un étranger, pas une étrangeté7, pas un parasite.
Il se manifeste comme un « intermittent du spectacle » !.
Parfois il est utilisé de façon spectrale et spectaculaire pour affirmer une
prestance, l'instant suivant il peut être négligé, il n'a pas de stabilité, pas de
valeur, il est un gadget admirable et négligeable.


Les effets de la rupture nous conduisent à formuler et à étudier la possibilité
d'une constitution qui n'est même pas psychotique.


6

Guy le Gaufey a soigneusement analysé ce mouvement de retournement de la tête

vers l'Autre : « Le second retournement », IV.1.2., le lasso spéculaire, Paris, EPEL,

1997, p.231-241.

7

Peretti H. « Esa extrañeza inquietante » in Me cayó el veinte N°10, Mexico, Editorial Me
cayó el veinte A.C. ,2004.



7

b) une difficulté pour la psychanalyse

C'est un problème, une difficulté pour la psychanalyse qui se trouve confrontée
à la question du hors sujet, du « Horla ».

D'un point de vue clinique des questions simples se posent :

-Y a-t-il eu expérience du miroir, la reconnaissance par le sujet de son
image spéculaire étant constituante de sa réalité ? :

« L'image spéculaire, en raison même de ses affinités, donne un bon symbole
de cette réalité : de sa valeur affective, illusoire comme l'image, et de sa
structure, comme elle reflet de la forme humaine
[.]

Appelons-la intrusion narcissique : l'unité qu'elle introduit dans les
tendances contribuera pourtant à la formation du moi. Mais, avant
que le moi affirme son identité, il se confond avec cette image qui le forme,
mais l'aliène primordialement. 8»

Ce premier temps du stade du miroir est constitutif du je spéculaire, du je
social et du je grammatical.


Lacan ne s'en tient pas à ce premier développement de la constitution
imaginaire du moi et du je. Après 1953, après l'arrivée du ternaire RSI,
l'expérience du miroir trouve une extension dans la présence du sujet au
monde :
« C'est exactement le rapport d'identification qui s'appelle idéal du moi,


à savoir ce point d'accommodation que le sujet, je dirais de toujours.
de toujours, ce n'est pas qui couvre une histoire, à savoir l'histoire de
l'enfant dans sa relation d'identification à l'adulte.

8

Lacan J., « La famille, le complexe, facteur concret de la psychologie familiale.
Les complexes familiaux en pathologie ». in Encyclopédie française, 1938.




.c'est donc d'un certain point d'accommodation dans le champ de
l'Autre.en tant qu'il est tissé, non seulement de la relation symbolique, mais
d'un certain plan imaginaire, tels ses rapports avec les adultes qui veillent
sur sa formation.9 »

Ce scénario lacanien peut se problématiser ainsi :
Si l'image narcissique n'a pas été oblitérée, elle n'a pas de localisation dans le
désir de l' Autre, elle est soumise à une balade sans repères (les instances
freudiennes du moi, du moi idéal, de l'idéal du moi, du surmoi, sont absentes).


La rupture atteignant l'image narcissique prive du rapport au semblable, prive
des procès de rivalité.
Elle expose le quidam à une étrange asocialité par défaut de localisation du soi-
même et de « l'otre » (nous utilisons cette écriture « otre » qui est un néologisme car à ce
stade de la discussion, il n'est pas possible de distinguer « autre » et « Autre »).


La rupture atteint la fonction désirante :
L'inscription dans le désir de « l'otre » ayant été volatilisée, la fonction
désirante n'a pas de sens, elle se modèle à un conformisme statistique ou
télévisuel.


c) une difficulté pour l'entourage

Les jeunes habités par la rupture se manifestent dans une position de passivité
fataliste, soumise, inéluctable, et très irritante pour l'entourage.

Cette économie inédite n'est pas orientée par les figures du sacrifice, du reste,
du déchet qui sont des formations liées au désir de « l'otre ».

La rupture atteint qui veut s'en occuper : l'éducateur, le psy, l'enseignant le
responsable de service.

10 Lacan J. séance du 3 février 1965 du séminaire Les problèmes cruciaux pour
la psychanalyse, version Roussan



Ils vont être atteints d'une paralysie invalidante, il vont être piqués comme par
une mygale.
La rupture contient l'invalidation des protagonistes, mais aucun ne saura jamais
qui a commencé et pourquoi. La rupture met en scène avec fidélité l'interruption
du procès de subjectivation qu'elle a réalisé.


L'irritation de l'entourage tient à sa disqualification :
l'entourage n'entoure plus rien, il ne lui reste que la rage d'avoir été ainsi
disqualifié.


Or le désarrimage du désir de « l'otre » n'est pas total.
A ce moment, l'entourage, principalement éducatif, est sollicité sur le mode de
la tyrannie du dû.
Les expressions insistantes et répétitives sont :
« On me doit cela », « il me faut ça », « j'ai droit à ça ! ».
« L'otre » est une vache à lait qui doit répondre dans l'instant à la demande de
cigarette, de dix euros, de passer un coup de fil, de conduire chez le médecin.
Ces demandes tyranniques ne sont pas inscrites dans un échange, elles
s'imposent avec violence et chantage.
Ces demandes ne méconnaissent pas l'engagement désirant des professionnels
qui sont les interlocuteurs de ces jeunes. Cet engagement désirant est attaqué car
il présentifie le temps où la rupture est venue détruire les engagements désirants
en place (parents, enseignants).
Les jeunes menacent ce désir qui les concerne, et, alors, le soumettent à une
pression qui exhibe la destruction : «si tu ne me donnes pas ça je pète les
plombs, ou je casse tout », « si tu me touches, je porte plainte ».
Il est repérable que cette posture de revendication occupe l'espace, fait du bruit,
paralyse l'autre, le terrifie, le persécute.
En effet, ces demandes tyranniques concernent des choses relativement
mineures, elles font écran.
Elles ne peuvent approcher ce qui est définitivement englouti :
une famille, une éducation, une école, une culture, de l'amour.


Cette posture expose à la rupture par exclusion.




Cette nouvelle rupture ne fera pas leçon, elle ne viendra que comme
confirmation que la rupture est un lieu d'habitation inhabitable.

d) rupture dans la question de la rupture

La rupture atteint la problématique de la rupture.
La rupture n'est pas l'issue d'un procès, d'un conflit.
Le conflit n'a pas eu la place de se constituer, il a été tué dans l'oeuf.


Le conflit est une occasion discursive et politique. Un conflit suppose que des
positions se formulent, s'argumentent, s'affrontent.
La rupture introduit l'abdication de la nécessité discursive et de son
développement.
Alors, elle laisse béant l'espace de la revendication tyrannique.


II Un savoir inédit et gênant

La rupture apporte un enseignement paradoxal sur la rupture.
La rupture a introduit une cassure dans le rapport au savoir.

Comme nous l'avons montré la tyrannique revendication est accompagnée
d'une attaque systématique de l'autre.

Sur l'autre, on ne peut compter en aucun cas, ni recevoir un don de lui.
La rupture de la réciprocité et de tout rapport dialectisé met en branle une
machine célibataire qui avance droit et qui ne connaît que les murs réels.
Ce sont le plus souvent les murs crasseux des cellules de garde à vue des
commissariats de police, de la prison.

La rupture se manifeste comme une lettre sans enveloppe qui est tombée d'un
alphabet non constitué. Le système des signes graphiques qui supportent des



11

sons n'est pas établi ou a été volatilisé. Les sons se baladent sans signe
graphique pour les supporter, ils n'entrent pas dans un système d'écriture10.
La manifestation de cette situation inédite (puisqu'elle reste hors écriture) est
repérable dans le parlé « onomatopéique ». Il n'y a pas de phrase constituée ou
alors elle fait l'objet d'une immédiate destruction.
Les expressions : « je m'en bats les couilles », « enculé de ta mère », « va te
faire foutre », « tête de mort », sont exemplaires de la violence destructrice qui
atteint le corps propre et toute relation socialisée.

a) Rupture dans la psychanalyse

La rupture fait enseignement dans la mesure où elle introduit de la démesure, de
l'insaisissable, de l'aberrant, de l'irrationnel non délirant. Elle fait rupture avec
le champ de la parole et du langage tel que Lacan l'avait circonscrit à Rome.


La rupture ouvre un champ peu propice à un jardinage avec les outils de la
psychanalyse. Cependant ces outils, du fait de leur inutilité, se trouvent
utilisables par ce qu'ils ne peuvent atteindre.
D'une certaine façon les manifestations de la rupture découvrent des régions
inconnues des arpenteurs de l'inconscient.
Leur impuissance théorique et pratique les rend innocents, incompétents,
désolés et désolants.
Ces qualités favorisent une proximité avec ces autres innocents que sont les
habités de la rupture.


La psychanalyse dans sa version freudienne et lacanienne d'avant « Encore »
croit encore en l'analyse, à la maturation, à l'élaboration du sujet, à
l'herméneutique.


Lacan prend des précautions et évoque la situation d'avant le sujet, d'avant la
subjectivation :


10

Allouch J., « La "conjecture de Lacan" sur l'origine de l'écriture », in Lettre pour lettre
Toulouse, Erès,1984.



« C'est exactement dans la mesure où la parole progresse que se réalise cet
être, bien entendu absolument non réalisé au début de l'analyse, comme au
début de toute dialectique, car il est bien clair que si cet être existe
implicitement, et d'une façon en quelque sorte virtuelle, l'innocent, celui qui
n'est jamais entré dans aucune dialectique, n'en a littéralement aucune espèce
de présence de cet être, il se croit tout bonnement dans le réel.11 »

Ce développement concernant la rupture apporte une question théorique
cruciale : en effet il n'est guère possible de savoir si l'innocent n'est jamais
entré dans une dialectique ou si cette entrée a été détruite par la rupture.

Or, il n'y a pas de sujet de la rupture, la question du sujet est atteinte de façon
inédite et ineffable.

b) La rupture fabrique des « ahuris ».

La rupture précoce d'avec les lieux où se dialectisent les identifications
constitutives, conduit à la mise en place de stratégies de survie12 et fabrique des
« ahuris innocents ».
Ces « ahuris », qui sont inévitablement menteurs, trompeurs, voleurs,
falsificateurs assurent leur position de hors sujet.


La réparation est l'erreur politique qui a conduit les services sociaux à proposer
des solutions de remplacement à la rupture d'avec le milieu familial et scolaire.


Ces solutions de remplacement sont calquées sur le modèle du milieu qui n'a
pas contenu ses membres. Les foyers et les familles d'accueil restent des
modèles conformes avec les lieux qui ont été discrédités par la rupture :
la famille et l'école.
Ces solutions réparatrices effacent, dénient la rupture.


11

Lacan J., Les Écrits techniques de Freud , 30 juin 1954, Sténotypie.

12

Léthier R., « Les stratégies de survie », 2003, inédit.



13

c) Comment respecter la rupture ?

Respecter la rupture est une pratique de l'inhabitable.
Pratiquer l'inhabitable est un exercice collectif, car pratiquer l'inhabitable en
solitaire est mortel.
Ce nouveau collectif habilité à occuper l'inhabitable est proche de ce que
Georges Bataille a appelé « la communauté négative : la communauté de ceux
qui n'ont pas de communauté.»


Pratiquer l'inhabitable consiste à développer un bouillon de culture dans la
communauté négative. La création d'un marais nauséabond et en même temps
étrangement accueillant dans lequel les germes peuvent commencer à se
développer.


La communauté négative n'est pas docile. Elle ne sera ni domptée, ni adaptée.


III Alors la subjectivation ?
une expérience qui flirte avec la schizophrénie.

Il n'y a pas de terme diagnostic pour nommer ces situations.
Ces situations ne sont pas vraiment habitées, ni par un individu, une personne,
une personnalité, un sujet.
Les habités de la rupture se retrouvent proches des schizophrènes, sans pour
autant pouvoir être supportés par ce terme si pratique en psychiatrie.
L'article de François Perrier « Fondements théoriques d'une psychothérapie de
la schizophrénie »13 est pour l'occasion très éclairant pour essayer d'approcher
les mécanismes en jeu chez les habités de la rupture.


13

Perrier F., « Fondements théoriques d'une psychothérapie de la schizophrénie »
in L'Évolution psychiatrique, tome 2,1958.




14

La définition que François Perrier donne des schizophrènes leur convient
presque bien :

« Des voyageurs sans bagages, sans patrie, sans itinéraire, qui ignorent à ce
point leur statut d'étrangers qu'ils ne se sentent jamais importuns, jamais
responsables, jamais insignifiants. »14

Les habités de la rupture n'inspirent pas les psychiatres car ils ne sont pas
fiables. Il n'est pas sûr qu'ils prendront leur traitement, ils fuguent de l'hôpital,
ils taguent leur chambre; ce ne sont pas des vrais malades.


A l'instar des schizophrènes, les habités de la rupture présentent une carence
foncière de la catégorie de l'imaginaire, tout au moins sur le plan de la relation à
l'autre15.
En effet, le procès d'identification spéculaire, le procès de rapport de rivalité au
semblable n'ont plus cours ou ont été annihilés par une circonstance soudaine,
incompréhensible, engloutissante.
Comment un enfant peut-il intégrer le fait d'être battu à mort, d'être violé ?


Freud avec « Un enfant est battu »16 avait intégré un versant de cette expérience
dans la construction grammaticale d'un fantasme, Lacan commence son
parcours avec sa thèse « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité »17, la magistrale reprise de cette thèse par Jean Allouch découvre
ce lien inédit entre la folie et l'enfant mort18.


C'est une destruction du statut de l'humain, c'est une destruction des valeurs qui
soutiennent l'existence humanisée.


14

Perrier F. op.cit. p. 439.

15

Mélenotte G-H., Substances de l'imaginaire, Paris, EPEL, 2004.

16

Freud S., « Un enfant est battu » in Névrose, psychose et perversion, Paris, P.U.F.,
1973,p.p. 219-243.


17

Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité,
Paris, Seuil,1975.


18

Allouch j. Marguerite ou l'Aimée de Lacan, Paris , EPEL, 1994.



A l'instar des schizophrènes, les habités de la rupture présentent une absence de
moi.
Leur dire, leur présence ne se brode pas dans la trame, le canevas d'un passé
symbolisé.
Une réparation idéalisante et artificielle est l'artifice utilisé pour essayer de se
rebrancher avec la culture humaine.
L'effet de la rupture insiste de façon prégnante, il annihile la tentative de se
fabriquer une présence normalisée.
Cette tentative est en général immédiatement désavouée par un passage à l'acte
destructeur, une agression sauvage, une fugue.
Il est remarquable que des expériences de socialisation, de participation active à
un groupe organisé (classe, groupe de formation professionnelle, le permis de
conduire) peuvent être fortement investies, marquées par une application
studieuse et courageuse, et patatra !
au moment de la validation, l'échafaudage s'écroule avec le bâtiment, et il n'y a
même pas de regret.


Les habités de la rupture sont soumis à un principe économique très efficace :
« Il ne faut pas que cela réussisse ».
Ce principe est une modalité du respect de la rupture.


Une autre manifestation de la rupture, enchaînée avec les précédentes, consiste
au développement de postures qui poussent à la maîtrise.


L'être volatilisé par la rupture pousse les adultes à des interventions de maîtrise :
-une maîtrise physique réelle, assurée par des vigiles qui empêchent les
destructions matérielles, les agressions sauvages.

-une maîtrise morale et éducative, assurée par les éducateurs, les
animateurs d'atelier, qui patiemment réintègrent les jeunes dans un fil de
présence, de relation, et leur rappellent les règles de vie dans la
communauté négative.

Ce pousse à la maîtrise témoigne de la rupture de la posture du maître qui n'a
pas su tenir contenir ses « ouailles ».



Pour conclure provisoirement

Ces pérégrinations dans les arcanes de l'inhabitable nous conduisent à nous
inspirer des manières utilisées par des artistes pour non seulement survivre.
Ils apportent à l'humanité des astuces qui contiennent le respect et l'admiration.
Nous développerons ultérieurement les manières de Simon Hantaï19 et de David
Nebreda20.


La fréquentation des habités de la rupture entraîne une subversion des pratiques
dominantes de nomination, de possession et d'analyse.


Le dépouillement de l'être socialisé l'expose à la crudité de la langue non
habitée, juste tremblante, juste dansante.


La suspension des procès d'identifications livre à une présence hors sens, juste
soutenue par ce que la langue contient de diableries.
Les diableries de la langue prêtent à rire, elles introduisent à l'homo ludens, à
celui qui inaugura l'humanité21.


Roland Léthier, avril 2005

19

Didi Huberman G., L'étoilement, conversation avec Hantaï, Paris, Minuit, 1999.

20

Lauze M. et Rouaud J. « Je me transformerai en l'un de vous et je le détruirai » in
L'Unebévue N°22, Paris, L'Unebévue-éditeur, décembre 2004.

21

Bataille G., Bataille -Lascaux, Genève, Skira, 1955.