jeudi, mai 11, 2006

Lacan & Bataille par Roland Léthier (1)

Ce titre : "Bataille avec Lacan" a deux sources qui vont être explicitées, et le champ du propos sera limité, borné. Les bornes qui limitent ce champ sont au nombre de trois.
La première borne est empruntée à "Corbu", l'architecte révolutionnaire qui­ un peu plus d'un siècle après Claude-Nicolas Ledoux vint redonner à ­l'autonomie des formes en architecture sa portée innovante. A propos de ce ­bijou formel qu'est la villa Savoye à Poissy, Le Corbusier proposait ce ­mode d'approche :





C'est en marchant, en se déplaçant que l'on voit se­ développer les ordonnances de l'architecture. C'est un­ principe contraire à l'architecture baroque qui est­ conçue sur le papier autour d'un point fixe théorique[1].

- La première borne propose donc un parcours sans point fixe théorique au­ départ.


- la seconde borne est la proposition N°7 du Tractatus logico-philosophicus de­ Ludwig Wittgenstein qui s'énonce ainsi :

Ce dont on ne peut parler, il faut le taire[2].

Cette borne indique que ce développement sera marqué par la pratique de "l'honnête dissimulation", pratique qui est la première qualité du ­secrétaire scrupuleux[3].

- La troisième borne peut être illustrée par l'historiette suivante :
"Un élève arrive dans une classe et il se rend compte que toutes les places­ sont prises, il se retrouve sans place et hors-classe".

Post - intro

L'écriture du désastre[4] est l'expression qui convient le mieux pour ­qualifier l'écriture de celui que les historiens de la littérature et les critiques considèrent comme inclassable (il n'est pas tout à fait le ­seul).
Etait-il philosophe, poète, économiste, écrivain, anthropologue, historien­ de l'art ou plus banalement bibliothécaire ?
De son côté Georges Bataille se qualifiait de philosophe, de saint ou ­peut-être de fou, de celui "qui pense comme une fille enlève sa robe. A l'extrémité de son mouvement, la pensée est l'impudeur, l'obscénité­ même."
Ce statut d'inclassable porte déjà en lui une pointe de subversion et, de­ ce fait, fait appel à un autre inclassable pour accueillir sa vérité.
Cet autre inclassable est socialement le nom du psychanalyste du fait de sa ­juste mise à l'écart de l'ordre social.
C'est de ne pas faire partie d'un ordre que le psychanalyste peut­ accompagner le développement de "l'ordre des positions subjectives de­ l'être"[5].

La première source de ce titre "Bataille avec Lacan" tient donc à cette ­qualité commune "d'inclassable" de Bataille et Lacan.

La deuxième source de ce titre tient à l' Histoire de la psychanalyse en­ France; c'est le titre de deux volumes qui portent comme sous-titre: La bataille de cent ans [6]. Ce sous- titre est brièvement explicité dans ­l'avertissement du volume I :

Le temps de la bataille n'est pas celui de la guerre,­ mais d'un moment privilégié de la guerre, où l'histoire d'une doctrine se confond avec celle de ses crises, où les crises témoignent de l'implantation d'une doctrine,­ de ses défaites ou de ses victoires.

Cette démonstration est confondante par sa certitude rhétorique, mais la ­question que pose ce sous-titre, avec la connotation franco-anglaise et­ moyenâgeuse sur laquelle il insiste, c'est d'abord la question de la­ durée, la question de ces "cent ans".
Il n'y a en effet aucune raison pour que cette bataille n'ait duré que cent ­ans et se soit terminée en 1985, sauf peut-être à supposer que l'historienne­ pressentant une fin proche ait déjà enterré la psychanalyse.

La seconde question qu'apporte ce sous-titre, déjà marqué de suspicion,­ concerne l'introduction de ce nom : bataille.
En utilisant ce nom en apposition, en contre-point de l' Histoire de la ­psychanalyse en France , l'historienne a pris le risque d'occulter la ­présence de ce nom dans cette histoire et plus particulièrement dans le ­frayage de Lacan.
La présence du nom commun réduit la présence du nom propre à l'anecdote.
C'est ainsi que ce texte se présente comme une antidote à cette réduction à­ l'anecdote.


Après l' intro : l' impro...

Dans le champ français, les textes de Freud furent accueillis de façon­ féconde et de façon dogmatique, cette dernière façon ne sera pas traitée­ ici.
La façon féconde tient à ce que les textes de Freud ne furent pas pris ­par certains, les plus versés vers l'écriture, comme des leçons mais comme­ le ferment, la levure qui leur permit de donner du souffle à leur écriture.­ Ils apportaient également cette nouveauté stylistique qui peut être ­qualifiée d'improvisation rigoureuse[7].
Les surréalistes, d'emblée, y entendirent un support et un soutien pour ce ­qu'ils avaient à dire [8].
Georges Bataille, qui n'était pas breton mais tout simplement de la campagne ­ou plus précisément encore des vieilles montagnes centrales, ne passa pas à ­côté des textes de Freud qu'il lut dès 1923 (il avait 26 ans). Il ne se­précipita pas à Vienne comme Breton le fit en 1921[9] , en revanche cette ­lecture précédée par celle de Nietzsche l'entraîna dans une écriture d'une ­singulière extrémité.
Parler pour ne rien dire sera le pari à tenir pour approcher la ­particulière proximité de Lacan avec Bataille. C'est également une position ­structurale que de parler pour ne rien dire, il s'agit, alors, de suivre un­ parcours, de suivre ce qui a été dit et comment cela l'a été.

A partir d' Encore

Dans son imposante biographie de Georges Bataille, Michel Surya donne dans ­la bibliographie finale la liste des oeuvres consacrées à Georges Bataille.­ Il note la présence de Georges Bataille dans : Jacques Lacan, Livre XX, Encore, éditions du Seuil, 1975[10]. C'est le seul texte de Lacan cité.
De son côté, Elisabeth Roudinesco dans sa "Bataille de cent ans" cite également ce séminaire :

Ce séminaire est stupéfiant. Il symptomatise l'ultime ­retour, sur la scène française, du grand Lacan baroque­ de la maturité romaine et de la visite manquée au Pape.­ Mais il est aussi un hommage au Bataille de Madame Edwarda, à la figure absolue de la haine et de l'amour­ de Dieu.[11]

Or il est remarquable que dans le séminaire Encore , de 1972-1973,­ pas plus Bataille que Madame Edwarda ne sont cités. Par contre ces deux ­noms sont cités dans un écrit de Lacan mais cela n'est relevé ni par ­M.Surya ni par E.Roudinesco.
Bataille est trouvé là où il n'est pas et il n'est pas repéré là où il est.

Au cours de ce séminaire Encore Lacan traite et retraite d'un certain­ nombre de questions qui ont trait à Dieu, à l'amour, à l'éthique, aux­ mathématiques, à la jouissance, à la lettre, à Rome, au corps, au nom, au­ cafouillage, à l'élégance... il ne saurait être question de résumer ce ­séminaire (pas plus qu'un autre), pas plus qu'il n'est question de rester ­au seuil de sa transcription critique.

Au cours de ce séminaire Encore, le 20 février 1973, Lacan évoque un écho ­à faire :

Il serait, me semble-t-il, dédaigneux de au moins ne­ pas traverser ou faire écho de ce qui, au cours des ­âges, et d'une pensée qui s'est appelée -je dois dire ­improprement philosophique- de ce qui au cours des ­âges, s'est élaboré sur l'amour. Je ne vais pas faire ­ici une revue générale, mais je pense que, vu le genre­ de têtes que je vois ici faire flocon, vous devez quand ­même avoir entendu parler que, du côté de la ­philosophie, l'amour de Dieu dans cette affaire a­ tenu une certaine place et qu'il y a là un fait massif­ dont au moins latéralement le discours analytique ne ­peut pas ne pas tenir compte.[12]

Devant un public qui n'est pas une foule conventionnelle, Lacan ne fait pas ­une "revue générale".
Dans cette revue générale, qu'il ne fait pas, "de ce qui au cours des âges,­ s'est élaboré sur l'amour", Lacan laisse supposer un certain nombre de ­textes et parmi eux, pourquoi pas : Madame Edwarda[13].

Ce petit texte signé Pierre Angélique fut écrit en septembre-octobre 1941 ­(Bataille vivait chez Denise Rollin au 3, rue de Lille à Paris) et parut en décembre 1941 aux éditions du Solitaire avec une fausse date­ d'édition : 1937. A partir de 1956, le texte fut publié par les éditions ­Pauvert avec une préface de Georges Bataille introduite par une citation de­ Hegel [14] :
"La mort est ce qu'il y a de plus terrible et maintenir l'oeuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force."

Dans ce texte il y a deux occurrences de l'adverbe "encore" :
- lorsque l'homme monta dans la chambre avec Madame Edwarda, il est noté :­
"Le délire d'être nue la possédait : cette fois encore, elle écarta les­ jambes et s'ouvrit;
l' âcre nudité de nos deux corps nous jetait dans le ­même épuisement du coeur."(p. 22).
- au moment de partir avec le taxi,­ Madame Edwarda dit :
" ...pas encore...qu'il attende..."(p. 28).
Dans le séminaire Encore ni l'auteur, ni le titre de ce texte ne sont­ donc explicitement cités.

Bataille qui était employé par l'administration française avait, pour éviter tout ennui, signé ce petit récit du nom de Pierre Angélique.
Lors de la première séance de Encore, le 21 novembre 1972, Lacan­ introduit une décomposition de l'adjectif "étrange" :

Seulement, en voilà de dit pour ce qui est de la­ jouissance, en tant qu'elle est sexuelle. La jouissance est marquée d'un côté par ce trou qui ne l'assure que­ d'autre voie que de la jouissance phallique, est-ce que­ de l'autre côté, quelque chose ne peut s'atteindre,­ quelque chose qui nous dirait comment ce qui ­ jusqu'ici n'est que faille, béance dans la jouissance,­ serait réalisé ?
C'est ce qui, chose singulière, ne peut être suggéré ­que par les aperçus très étranges. Etrange est un mot­ qui peut se décomposer : "l'être-ange", c'est bien­ quelque chose contre quoi nous met en garde ­l'alternative d'être aussi bête que la perruche de tout­ à l'heure (la perruche de Picasso). Mais néanmoins,­ regardons de près ce que nous inspire l'idée que, dans­ la jouissance des corps, la jouissance sexuelle ait ce­ privilège de pouvoir être interrogée comme étant ­spécifiée, au moins, par une impasse[15].

Les références textuelles qui permettent de lier Madame Edwarda et le ­séminaire Encore sont donc dans cette discrète référence à l'ange de ­Pierre Angélique, et dans les deux occurrences :
" ... : cette fois encore,...", et l'indication au chauffeur de taxi, "-...pas encore...qu'il attende...".

De façon provocante, nous pouvons aussi signaler que lors de la dernière séance de Encore, (26 juin 1973) Lacan parle du rat : "On ne se demande absolument ce qui peut soutenir l'être du rat...", cette histoire de rat n'est pas complètement étrangère à Bataille[16]. Dans Encore, il y a l'ange au départ et le rat à la fin.

Cette façon de décomposer "étrange" en "être ange", en novembre 1972, vient­ un mois après la conférence de Louvain au cours de laquelle un jeune homme ­révolté, qui s'en prenait à la cravate de Lacan, fut nommé par celui-ci : "C'est un ange"[17].

On peut noter également qu'en 1944, Bataille avait publié aux éditions ­Messages, L'Archangélique, dont la première partie était parue en 1943 sous­ le titre La douleur.
En s'en tenant strictement aux références textuelles il est donc difficile de ­soutenir que le séminaire Encore est "aussi un hommage au Bataille de ­Madame Edwarda", d'autant plus que la dame en question ne se présente pas­ comme "la figure absolue de la haine et de l'amour de Dieu", mais pire que ­ça, dans le premier dialogue avec l'homme elle dit :

-Tu vois, dit-elle, je suis DIEU...[18].

Lacan a écrit un hommage[19], il l'a fait à Marguerite Duras, celle qui 42 ­ans après Bataille a également écrit La douleur.[20]

Comment alors situer et nommer cette présence de Bataille dans Encore ?
Les références textuelles que nous avons pu relever porteraient à parler de ­clin d'oeil, de ce genre de petit signe, de petite marque qu'utilisent ceux­qui sont dans une certaine complicité.

Ce n'est pas vraiment la présence d'un code établi dans les messages, c'est­ discrètement des petites choses intimement partagées qui se manifestent par ­petites touches, par certains tics de langage qui laissent ceux qui ne sont­ pas dans le coup juste un peu perplexes.
Les autres sentent bien qu'il se passe quelque chose qui leur échappe sans ­pouvoir le nommer.
Ces petites astuces langagières, soulignant la complicité, ­portent avec elles ce message juste un peu irritant pour l'entourage et que­ Boby Lapointe a pertinemment formulé :

Je dis que l'amour,
Même sans amour,
C'est quand même l'amour
Comprend qui peut ou comprend qui veut![21]

A partir d'Encore, puisque c'est la piste que nous ont proposée Michel ­Surya et Elisabeth Roudinesco, nous avons pu relever un rapport textuel ­discret (dit-secret,
dit-se-crée) entre Madame Edwarda de Georges Bataille et ce qu' énonce Lacan dans Encore, en particulier avec ce clin d'oeil à ­l'ange de Pierre Angélique.
Il y a donc encore du chemin à faire pour approcher cette proximité de­ Bataille avec Lacan.
Pour ce faire nous allons relever les occurrences, les références, les croisements repérables et tenter (comme le diable) de les­ faire parler ou plus simplement de situer leur raison.

De 1916 à 1962 Georges Bataille n'a pas cessé d'écrire et il serait­ réducteur de dire que ses travaux, constitués de récits, d'articles et­ d'études théoriques furent une suite de variations à partir de ce triptyque ­: l'érotisme, le sacré, la mort.
Pour écrire son dernier texte, Les larmes d'Eros, qui parut chez J.J.­ Pauvert en juin 1961, Bataille, atteint d'une maladie incurable, jeta ses­ dernières forces. Ce petit livre est d'une extrème clarté, il présente dans­ un style concis, sans emphase la présence de l'érotisme dans l'histoire de ­l'humanité. Les arguments sont soutenus et étayés par des reproductions ­photographiques de fresques rupestres, de sculptures, de dessins,
de ­tableaux.
Ce texte illustré arrive après de nombreuses études et récits au cours ­desquels cette thématique fut développée puis épurée. Dans ce travail­ Bataille fut soutenu et accompagné par la psychanalyse et des­ psychanalystes (nous aurons à préciser que la psychanalyse et les psychanalystes sont des mots qui peuvent se référer à des entités différentes).

Peu après la parution de L'érotisme en 1957 aux éditions de Minuit,­ Bataille écrivit à Roger Caillois pour lui soumettre un projet de revue qui­ s'intitulerait "Genèse" (cette revue ne vit jamais le jour !).
La revue "Genèse" devait traiter de sexologie, de psychanalyse et de ­philosophie de la sexualité, elle devait faire suite aux activités du ­Collège de sociologie.

Nous voudrions que GENESE contribue à porter la lumière sur les aspects de ­ l'homme les plus secrets et les plus difficiles à connaître.

Pour cette revue Bataille s'était assuré la collaboration de Mauss,­ Caillois, Sartre, Merleau-Ponty, Michaux, Blanchot, Beckett...
Dans sa lettre à Caillois, Bataille développait l'état de ses élaborations:

Les travaux de Freud ont permis de savoir que les ­impulsions sexuelles se traduisent aussi bien dans nos ­aspirations élevées : elles s'expriment en particulier­ dans la religion et, finalement, dans l'art et la ­littérature. Nous sommes ainsi, du fait de la ­psychanalyse, aux antipodes de la manière de voir ­ancienne, pour laquelle la sexualité est la tare congénitale d'une créature aspirant à la perfection.
Si les résultats de la psychanalyse sont à la base de ­la connaissance moderne de la sexualité, il y a lieu­ aujourd'hui, sans les négliger, d'aller plus loin.
Nous pouvons retrouver la signification de l'érotisme­ sur le plan où se plaçait jadis la religion. Peut-être ­allons-nous de cette façon au-devant de l'une des ­ découvertes les plus certaines de notre temps. C'est­ dans ce sens du moins que nous pouvons accéder aux ­dernières conséquences de notre révolution sexuelle.
Voici ce qu'aujourd'hui nous pouvons avancer :
DANS SA VERITE FONDAMENTALE, L'EROTISME EST SACRE,­ L'EROTISME EST DIVIN.
Réciproquement, le sacré, le divin, s'ils se peuvent éloigner de l'érotisme, à la base ont sa violence et ­son intensité, à la base participent de la même ­ impulsion.
L'humanité profonde se révèle à nous seulement si nous ­reconnaissons l'unité du sentiment divin -du­ tremblement sacré- et de l'érotisme détaché de l'image ­ grossière imposée par la pudibonderie traditionnelle.[22]

Il se trouve donc que c'est dans le cadre d'une thématique large, dans le ­sens d'un large tour d'horizon, que l'oeuvre de Bataille vient s'inscrire ­dans ce que Lacan préconise de ne pas dédaigner.
Le raccord entre Madame Edwarda et Encore peut donc, en première ­approche, s'écrire comme textuellement discret et dans le cadre de la large­ thématique "de ce qui au cours des âges, s'est élaboré sur l'amour".
Les textes de l'auteur de Histoire de l' oeil [23] n'ont pas été commentés­ par Lacan pendant plusieurs mois comme ce fut le cas pour le Banquet et Hamlet. Juste il leur est fait un clin d'oeil, dix ans (disant) après la mort de leur auteur.­ Cette sympathie, post-mortem, atteste. Elle rend témoignage de ce que ­certains humains ont pu soutenir de cette position éthique qui se formule ­ainsi :" l'ami t'y es et tu le restes".




[1] Emil Kaufman, De Ledoux à Le Corbusier, Origine et développement de ­l'architecture autonome, Paris, L'équerre, 1981.
[2] Ludwig Wittgenstein, Tractacus logico-philosophicus, Paris, Gallimard, collection Tel, 1988, p. 107.
[3] Torquato Accetto, De l'honnête dissimulation, Paris, Verdier, 1990.

[4] Maurice Blanchot, L'écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1980.
[5] "l'ordre des positions subjectives de l'être" titre que Lacan avait gardé secret et qu'il voulait donner au séminaire : Problèmes cruciaux­ pour la psychanalyse.
"L'ordre des positions subjectives de l'être, qui était le vrai sujet, le titre secret de la seconde année d'enseignement que j'ai faite ici sous le nom de Problèmes cruciaux... ".
Séance du 15 novembre 1967, sténotypie.

[6] Elisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France I et II, Paris, ­Ramsay, 1982, p. 13 et Paris, Seuil, 1986.


[7] E.Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France.II, Chapitre I "Le­ surréalisme au service de la psychanalyse", Paris, Seuil, 1986, pp. 19-49.

[8] Roland Léthier, "L'intervention des surréalistes, un moment fécond pour la ­folie, l'introduction d'une dissymétrie entre Freud et Lacan", in­ Artefacto 4, "La Locura", Mexico, E.P.E.E.L.E, 1993.
[9] André Breton,"Interview du Professeur Freud", O.C., Paris, Gallimard, La Pléïade, 1988, p. 255.

[10] Michel Surya, Georges Bataille - La mort à l'oeuvre, Paris, Garamont­ Librairie Séguier, 1987, p. 536.
[11] E.Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France II, op.cit., p. 528.

[12] Jacques Lacan, Séminaire Encore, 20 février 1973, sténotypie.
[13] G.eorges Bataille, Madame Edwarda, O.C. Tome III, Paris,­Gallimard, 1971, pp. 9-31.
[14] En allemand, l'ange se dit : Der Engel, nous relevons la proximité ­homophonique avec Hegel.
[15] J. Lacan, Séminaire Encore, 21 novembre 1972, sténotypie.

[16] G. Bataille, Histoire de rats, Paris, Editions de Minuit, 1947.
[17] J.Lacan, conférence à Louvain, 13-10-1972, bande-vidéo.
[18] G. Bataille, Madame Edwarda, op. cit., p.21.
[19] J.Lacan, "Hommage fait à Marguerite Duras du ravissement de Lol V. Stein", Cahiers Renaud- Barrault, n°52, Paris, Gallimard, 1965, pp. 7-15.
[20] Marguerite Duras, La douleur, Paris, P.O.L., 1985.

[21] Boby Lapointe, "Comprend qui peut", Paris, Chappel S.A., 1970.
[22] G. Bataille "La signification de l'érotisme", O.C., tome X, Paris,­Gallimard, 1987, p. 632.
[23] G. Bataille, Histoire de l'oeil, O.C. Tome I, Paris, Gallimard, 1973, ­pp. 9-78.

Lacan & Bataille (2)

Amitiés



Ce lien amical entre Bataille et quelques autres se retrouve dans des­ collaborations à des productions et dans des histoires d'appartements à ­Paris.

- André Masson illustra Histoire de l'oeil,[1] L'anus solaire [2],­ Sacrifices [3]..., Giacometti et le fidèle Leiris collaborent à la revue­"Documents" créée par Bataille en 1929.
- En 1933 Masson et Bataille créent­ la revue Minotaure[4], revue dans laquelle seront publiés : "Le Problème du­ style et la conception psychiatrique des formes de l'expérience", et ­"Motifs du crime paranoïaque - Le crime des soeurs Papin" du Docteur ­Jacques Lacan.
- En 1937 avec Caillois, Leiris, Klossowski, Waldberg, Bataille monte la­ société secrète "Acéphale"[5] et la revue du même nom.

Ils fonderont également­ le Collège de Sociologie et la Société de Psychologie Collective dont ­l'objet est d'étudier "Le rôle, dans les faits sociaux, des facteurs ­psychologiques, particulièrement d'ordre inconscient,...".
- En 1941, Bataille, qui habitait chez Denise Rollin au 3, rue de Lille,­ signale à Lacan qu'un appartement vient de se libérer au 5, rue de Lille, et lorsque en 1943, Denise Rollin quittera l'appartement du 3, après sa séparation­ avec Bataille, Lacan le reprendra pour y loger Sylvia Bataille,­ Laurence et Judith[6].
La relation amicale intervient éminemment à propos de l'adresse, du lieu­ d'habitation, un ami n'est pas laissé sans lieu. La relation amicale sait­ les effets ravageants du "non-lieu"[7].
Le 17 mars 1961 fut organisée à l'hôtel Drouot une vente de solidarité pour ­permettre à Bataille de travailler "en paix".
Arp, Bazaine, Ernst, Fautrier, Giacometti, Masson, Matta, Michaux, Miro,­ Picasso, Viera da Silva, Tanguy...ont donné une peinture, un dessin, une ­aquarelle dont la vente permit à Bataille d'acheter un appartement :

...dans le quartier même que j'ai presque toujours­ habité, rue Saint-Sulpice, et qui sera, ce qui était pour ­moi impensable, aussi agréable que celui que j'avais­ rue de Lille au moment où j'ai dù en quelque sorte­ m'exiler [8].

Alors que les histoires d'amour se prêtent facilement à faire grand bruit­ dans le public, qu'avec les catastrophes et les affaires criminelles elles­ conviennent bien pour alimenter "le poids des mots et le choc des­ photos", les liaisons amicales sont l'objet d'un respect et d'une­ transmission discrète.
Alors que les histoires d'amour, dans leur passage au public, voisinent les événements catastrophiques déjà passés, les liaisons amicales restent­ considérées comme appartenant à un temps de fomentation, un temps auquel le ­public n'a pas accès et qu'il respecte comme tel. La discrétion de­ l'information concernant les liaisons amicales témoigne de la présence dans ­ces liaisons d'une création, d'une formation, ce qui les met en proximité­ avec la cure analytique.

Les témoignages des relations amicales avec Bataille et autour de lui ne ­sont ni cachés, ni exhibés, ils se trouvent comme les veines de minerai ­dans le sol, à suivre à la trace, sans hâte.
L' amitié, c'est le titre d'un petit livre de Maurice Blanchot[9], il­ commence avec, en exergue, une citation de Georges Bataille :

"mon amitié complice : c'est là
tout ce que mon humeur apporte
aux autres hommes"

"...amis jusqu'à cet état d'amitié
profonde où un homme abandonné,
abandonné de tous ses amis,
rencontre dans la vie celui qui
l'accompagnera au-delà de la vie,
lui-même sans vie, capable de l'amitié libre,
détachée de tous liens"

Le premier chapitre de L' amitié est intitulé : "Naissance de l'art", il­ fait explicitement référence à l'étude de Bataille : LASCAUX ou la ­naissance de l'art[10].
Le dernier chapitre intitulé "L'Amitié" est aussi dédié à Bataille, il­ contient ce que l'on pourrait appeler la théorie de l'amitié, qui justement­ n'a rien de théorique:

Nous devons renoncer à connaître ceux à qui nous lie ­quelque chose d'essentiel ; je veux dire, nous devons­ les accueillir dans le rapport avec l'inconnu où ils­ nous accueillent, nous aussi, dans notre éloignement.­
L'amitié, ce rapport sans dépendance, sans épisode et­ où entre cependant toute la simplicité de la vie, passe ­par la reconnaissance de l'étrangeté commune qui ne­ nous permet pas de parler de nos amis, mais seulement ­de leur parler, non d'en faire un thème de­ conversations, mais le mouvement de l'entente où, nous parlant, ils réservent, même dans la­ plus grande familiarité, la distance infinie, cette­ séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui­ sépare devient rapport.[11]

Le livre de Blanchot commence et se conclut avec Bataille, il est encadré­ par la référence à Bataille. Il vient confirmer que cette relation, cette ­relation de l'amitié est celle dans laquelle ceux qui sont hors-classe ­peuvent soutenir et transmettre leur étrangeté.

Les amis et l'écriture.

Sur un billard les opérations qui consistent à faire se rencontrer les­ trois boules sont belles et complexes, elles utilisent les ricochets et les­ bandes. L'enchaînement des coups fait oublier immédiatement la façon dont­ les coups précédents ont été conçus, l'opération ne va plus concerner que ­la nouvelle configuration et la façon dont les
positions respectives des­ boules pourront permettre le plus d'enchaînements possibles, avant de ­passer le relais à un autre joueur.
Cette métaphore du jeu de billard peut servir à illustrer le mode de­ circulation des enchaînements dans une bande d'amis.
Il y a une certaine élasticité à la bande d'amis, sa limite est moins nette ­que celle d'autres formations, celle du milieu surréaliste par exemple. Le­ rapport établi entre les amis "dans la plus grande familiarité" et qui­ réserve cette "distance infinie, cette séparation fondamentale" est un­ rapport aux bords mouvants, son littoral peut accueillir les marées et les­ tempêtes, il peut se rétrécir ou s'étendre sans trop se préoccuper de son existence et de son avenir, ce n'est pas une formation politique.
Le mode de présence dans la bande d'amis est défini par Blanchot comme­ celle, non pas d'un "Je", mais celle d'un "Qui?", d'un "être inconnu et glissant d'un "Qui ?" indéfini.
Ce détour par le tissu amical donne la possibilité de reprendre le paradoxe apporté par le biographe-historien et l'historienne-biographe dans leur présentation des liens entre Bataille et Lacan :
Bataille est trouvé là où il n'est pas et il n'est pas repéré là où il est[12].
Nous avions employé l'expression de clin d'oeil pour qualifier l'éventuel­ rapport entre Encore et Madame Edwarda.

De leur côté les éditions Skira ­ont peut-être souligné, sans le savoir, cette dimension en intitulant le­ livre-thèse paru en 1955 :
BATAILLE-LASCAUX, la proximité homophonique­ venant discrètement rappeler la proximité amicale.

Il est remarquable qu'en cette même année 1955, Bataille, qui vient de­publier cette thèse illustrée sur la naissance de l'art et la naissance de­ l'humanité, conseille à Lacan d'acheter le tableau de Courbet "L'origine du­ monde".
Ce tableau est considéré comme le nu le plus scandaleux qui ait­ jamais été peint, et également comme un des trois ou quatre plus grands ­tableaux de l'histoire de la peinture[13].
Pour masquer cette "fente scandaleuse" (celle que Brassens a appelée :­ blessure congénitale, Lacan de son côté, très inspiré par Madame Edwarda, parlait du sexe de la femme, "comme un lieu d'horreur, un trou béant, une "chose" douée d'une oralité extrème, d'une essence inconnaissable : un réel, une hétérologie) et en même temps la découvrir, Masson , à la demande de Lacan, peignit un ­paysage sur un ingénieux système de cadre à double-fond et à glissière. Le ­paysage peint par Masson reprend scrupuleusement les lignes du corps du ­tableau de Courbet, il suit l'enveloppe formelle.

En cette même année 1955, Lacan commence son séminaire sur les structures freudiennes dans les psychoses, une partie de ce séminaire sera reprise ­par écrit dans un article (d'abord paru dans La Psychanalyse vol.4, 1958, puis dans Ecrits­ [14]) intitulé "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la­ psychose". Cet article contient :
... ce que nous avons donné à notre séminaire pendant ­les deux premiers trimestres de l'année d'enseignement­ 1955-56, donc le troisième en restant excepté.[15]
A propos de la psychose, Lacan donne ce statut particulier au troisième :
... , donc le troisième en restant excepté.

Dans la suite des trimestres d'enseignement : 1, 2, 3, au moment du passage ­à l'écrit, le troisième reste excepté : 1, 2 / 3, la suite est ­cassée, le troisième devient le terme manquant de la suite.
Cet article qui a été écrit sur deux mois (déc. 1957 - janv. 1958) se­ termine par une note qui explicite l'expression employée par Schreber :

"Dieu est une p...."
C'est ainsi que le dernier mot où " l'expérience ­intérieure " de notre siècle nous ait livré son comput,­ se trouve articulé avec cinquante ans d'avance par la ­théodicée à laquelle Schreber est en butte : "Dieu est­ une p...1."

La note (1) de la page 583 (rajoutée en 1966) est la suivante :

1. Sous la forme : Die Sonne ist eine Hure (S.384-APP.). Le soleil est pour Schreber l'aspect­ central de Dieu. L'expérience intérieure, dont il­ s'agit ici, est le titre de l'ouvrage central de ­l'oeuvre de Georges Bataille. Dans Madame Edwarda, il ­décrit de cette expérience l'extrémité singulière.

C'est là la seule référence à Georges Bataille faite ­par Lacan dans un écrit.
Dans Madame Edwarda, à l'extrémité du texte, Bataille écrit :

Ma vie n'a de sens qu' à la condition que j'en manque;­ que je sois fou : comprenne qui peut, comprenne qui­ meurt...; ainsi l'être est là, ne sachant pourquoi, de ­froid demeuré tremblant...; l'immensité, la nuit­ l'environnent et, tout exprès, il est là pour... " ne ­pas savoir". Mais DIEU ? qu'en dire, messieurs Disert, ­messieurs Croyant, - Dieu, du moins, saurait-il ? DIEU, ­s 'il "savait", serait un porc*. Seigneur, j'en appelle­ dans ma détresse, à "mon coeur", délivrez-moi,­ aveuglez-les! Le récit, le continuerai-je ?

* J'ai dit : "Dieu, s'il "savait" serait un porc. "Celui qui (je suppose qu'il serait, au moment, mal ­lavé, "décoiffé") saisirait l'idée jusqu'au bout, mais ­ qu'aurait-il d'humain ? au-delà, et de tout... plus ­loin, et plus loin... LUI- MEME, en extase au- dessus ­d'un vide... et maintenant ? Je TREMBLE[16].

Le chemin que nous avons pris, à partir d' Encore, conduit à retrouver une ­suite au propos qui conclut Madame Edwarda.
Là où Bataille conclut en 1941 :

... ainsi l' être est là ... pour..."ne pas savoir",

Lacan reprend le 21 novembre 1972 :

Avec le temps, j'ai pris l'habitude de m'apercevoir ­qu'après tout je pouvais en dire un peu plus. et puis ­je me suis aperçu que ce qui constituait mon­ cheminement c'était quelque chose de l'ordre du "je ­n'en veux rien savoir"[17].

Au point où Bataille suspend son propos au bord de la folie, Lacan poursuit en reprenant la question du "ne pas savoir" et en la subjectivant au­ maximum : "je n'en veux rien savoir", il remet en corps celui qui en­ appelait à "mon coeur".

Mise en continuité

Cette façon de prendre la suite, de rétablir la suite au point, "Wo es ­war...", où l'autre arrivait à une "fin de partie" est une pratique que­ Bataille avait déjà expérimentée, justement à propos de la folie. Le parallèle avec la façon dont Freud a écarté un travail sur la folie de Niezsche donne plus de relief à l'affaire.

En 1934, Arnold Zweig, écrivain et fidèle ami de Freud, avait depuis un­ certain temps l'intention d'entreprendre le roman de l'aliénation de­Nietzsche en établissant un rapport avec Freud, il écrivit à Freud le ­28-04-1934[18] :

Or je me rapproche de lui depuis des années, en ce sens­ que j'ai reconnu en vous, père Freud, l'homme qui a ­fait tout ce que ce bon Fritz Nietzsche s'est contenté­ de peindre.

Le 11 mai 1934, A. Zweig redemande à Freud de l'aide pour entreprendre son ­travail. Freud, tout en déconseillant à A. Zweig de se lancer dans ce travail,­ communique cette demande à Lou Andréas Salomé, qu'il considère comme la­ mieux placée pour être la conseillère à ce propos[19].

Le 20 mai 1934, Madame Lou fait la réponse suivante à Freud qu'i la transmet à­
A. Zweig :

Cette participation est absolument impensable en ce­ qui me concerne et fût- ce la plus petite, impossible.­ Pour moi, c'est à ne pas toucher; je repousse cette ­idée avec effroi. Je vous en prie, dites-le à qui de­ droit avec la plus grande énergie et pour jamais. Comme vous avez d'ailleurs raison de lui déconseiller avec ­insistance ce projet Nietzsche.[20]

A. Zweig insiste encore auprès de Freud qui à nouveau le contre à propos de ­la constitution sexuelle de Nietzsche en disant que Nietzsche avait une­ grave maladie (lettre du 15 juillet 1934).
Le 12 août 1934, A. Zweig écrit de nouveau à Freud en lui faisant part de son­ projet d'étudier la fuite dans la psychose de Nietzsche et il demande à­ Freud : " Que dois-je lire pour comprendre votre doctrine de la psychose, à ­part le Président Schreber, que je connais ?"
Freud ne répond pas et annonce son projet de travail sur "L'Homme Moïse, un ­roman historique (avec plus de raison que votre roman sur Nietzsche)" pour essayer de comprendre "... pourquoi le juif est devenu ce qu'il est et­ pourquoi il s'est attiré cette haine éternelle".
Cet échange entre Freud et Arnold Zweig est exemplaire d'une politique de ­substitution.
Tout d'abord on peut souligner que Freud nomme Arnold Zweig : "Cher Maître ­Arnold" mais que dans la pratique c'est lui, Freud, qui oriente, ou en tout­ cas qui n'autorise pas certaines voies.
Cette voie du rapport au semblable et à la folie est barrée par Freud, et­ Zweig , en ami fidèle suivra Freud sur la voie des recherches sur Moïse.
Dans leur échange , entre eux-deux, le troisième ne sera pas Nietzsche, mais­ Moïse.
Freud récusera également en mai 1936 la possibilité que A. Zweig devienne ­son biographe :
Non, je vous aime beaucoup trop pour permettre une ­telle chose. Qui devient biographe s'astreint à mentir,­ à dissimuler, à embellir et même à cacher son propre ­manque de compréhension, car on ne peut pas posséder la ­vérité biographique et celui qui la posséderait ne­ pourrait s'en servir. (lettre du 31 mai 1936)[21].

Ce petit épisode des échanges épistolaires entre A. Zweig et Freud illustre­ justement cette façon dont une suite peut être interrompue.
Cette suite prenait effectivement une tournure explosive puisqu'elle ­mettait, ni plus ni moins, les découvertes de Freud dans la suite de la ­folie de Nietzche et que Arnold Zweig soulignait également l'insuffisance ­de la doctrine de Freud concernant la psychose.

Pas sans suite

Le parallèle qui vient d'être introduit, entre Lacan prenant la suite de ­l'énoncé de Bataille sur la question du "non-savoir" et Freud refusant à ­A.Zweig d'approcher la folie de Nietzche, peut se figurer de la façon­ suivante
Les points :
Nietzsche Freud





ne pas savoir

et les points :

Bataille Lacan





ne pas savoir

forment deux triangles.
Le premier triangle restera fixe alors que pour le second il y aura mise en circulation, les trois points déterminant alors un cercle. Cette mise en circulation a été théorisée par Lacan sous la forme de la­ mise en continuité des trois consistances du noeud borroméen[22].
C'est donc, par contraste, comme en peinture, que les trois articles de ­Bataille consacrés à Nietzsche prennent un relief particulier[23]. Là où la ­voie était barrée par Lou et Freud, Bataille sans le savoir s'engage.
Lacan, à sa façon, prend la suite.
Au cours de l'été 1948 il a fait un voyage en Suisse avec Sylvia. Ils se sont rendus à Sils Maria sur la tombe de Nietzshe. De là ils ont envoyé une carte postale à Monsieur et Madame Georges Bataille à Vézelay. Cette carte représentait la pierre commémorative sur laquelle est gravée l'inscription :

Oh Mensch! Gib acht!
Was spricht die tiefe Mitternacht ?
Ich schlief, Ich schlief. MDCCCC

Au verso de la carte il y avait un petit mot manuscrit de Sylvia et un de Lacan :

J'ai même fait la traduction
Sylvia

Plus une note philologique
sur le poème considéré
comme gâteau à la crème.
J. Lacan[24]

Ces lignes rendent témoins d'un clin d'oeil.[25]

[1] G. Bataille, Ibid.
[2] G.Bataille, L'anus solaire, O.C. Tome I, Paris, Gallimard, 1973,­ pp. 80-86.
[3] G.Bataille, Sacrifices, op.cit., pp.89-96. 1ére édition, Paris, G.L.M., octobre 1936.

[4] Minotaure, Revue artistique et littéraire, Paris, éditions Albert Skira,­ 1933.

[5] Jacques Lacan participa à plusieurs réunions des participants de la société secrète "Acéphale", cf: M. Surya, Georges Bataille, la mort à l'oeuvre, Paris, Gallimard, 1992, p. 306.
Lacan reprend le terme "acéphale" dans son commentaire du rêve de l'injection d'Irma, le 16 mars 1955, "Il y a dans ce rêve la reconnaissance du caractère fondamentalement acéphale du sujet, passée une certaine limite".

[6] E. Roudinesco, Jacques Lacan - Esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée, Paris, Fayard, 1993, p. 221.
[7] Louis Althusser, L'avenir dure longtemps suivi de Les faits, Paris,­ Stock/IMEC, 1992.
[8] A l'église Saint-Sulpice à Paris, dans la première chapelle à droite en entrant, il y a une fresque de Delacroix intitulée : La lutte avec­ l'Ange.
[9] Maurice Blanchot, L'amitié, Paris , Gallimard, 1971.

[10] G. Bataille, Lascaux ou la naissance de l'art, O.C. Tome IX, Paris,­ Gallimard, 1979, pp. 9-101 et ,
BATAILLE - LASCAUX, Genève, Skira, 1986.
[11] M. Blanchot, L'amitié, op. cit., p. 328.
[12] Elisabeth Roudinesco donne un éclairage sur l'absence du nom de Bataille dans l'index des noms propres des Ecrits. : "Au mois d'octobre 1966, alors que que son grand oeuvre était parti chez l'imprimeur, Lacan téléphona en pleine nuit à Wahl : "Il faut absolument faire un index! s'écria-t-il. Epuisé par des mois de travail, Wahl refusa de se mettre à l'ouvrage et c'est à Miller que Lacan confia cette tâche, quelques semaines avant le mariage de celui-ci avec Judith. En composant l'index, le jeune homme commit un formidable acte manqué : il oublia d'y faire figurer le nom de Georges Bataille, pourtant cité dans le texte". Jacques Lacan, op. cit. p. 427.
[13] Art-press , n°163, Paris, nov.1991. (Suite à l'exposition exceptionnelle ­de ce tableau au musée Courbet à Ornans en juillet et aout 1991).

[14] J. Lacan, Ecrits, Paris Seuil, 1966, pp. 531-583.
[15] J. Lacan, op. cit. p. 531.
[16] G. Bataille, Madame Edwarda, O.C. TomeIII, Paris, Gallimard, 1971, p. 31.
[17] J. Lacan, Encore, séance du 21 novembre 1972, sténotypie.
[18] S. Freud - A. Zweig, Correspondance 1927-1939, Paris, Gallimard, 1973, p. 111.
[19] Ibid, p. 113-115.
[20] Lou Andreas-Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud, Paris, Gallimard, 1985, p. 251.
[21] S. Freud - A. Zweig, op. cit., p. 167.
[22] J. Lacan, Le sinthome, séance du 16 décembre 1975, sténotypie.
[23] G. Bataille, "Nietzsche et les fascistes", in Acéphale n°2, janvier 1937.
G. Ambrosino, G. Bataille, R. Caillois,, P. Klossowski, P. Libra, J. Monnerot, "Chronique nietzschéenne" in Acéphale n°3-4, juillet 1937.
G. Bataille, "La folie de Nietzsche" in Acéphale n°5, juin 1939.

[24] Cette information m'a été aimablement communiquée par Mr. Norbert Haas qui a assuré la traduction des Ecrits en allemand, elle a été publiée depuis dans la Revue du Littoral, n° 38, Paris, EPEL, 1993.
[25] Lacan et Bataille avaient un rapport très concret aux lieux et aux noms de lieu. Au temps de la société secrète "Acéphale", le lieu de pélérinage privilégié de Bataille et Laure était "La Malmaison", l'endroit où Sade voulait qu'on l'enterrât. En s'installant à Vézelay, l'auteur de "La somme Athéologique"portait à l'incandescence son rapport à la mythologie chrétienne en même temps que sa subversion.
Lacan a fait sa conférence "la chose freudienne" à Vienne et, dans son retour à Freud, il n'a pas loupé Rome, ni "Milan".

Lacan & Bataille (3)

Son nom est personne

Lacan a traité de deux façons la question du non savoir.
En introduisant Encore il s'était situé comme un analysant avec son "je n'en veux rien savoir". Du même coup il situait le public de son séminaire comme lié à ce point :

Et c'est même bien parce que vous me supposez partir d'ailleurs dans ce "je n'en veux rien savoir" que ce supposé vous lie à moi[1].

Cette formulation reprend dans le transfert et sur un mode original les précédents développements sur le sujet supposé savoir.
Un an plus tôt, lors de la première conférence qu'il refaisait à Ste Anne sur "Le savoir du psychanalyste", Lacan avait évoqué cette "trouvaille" qu'est le non savoir. Il l'a fait sur un ton quelque peu ironique :

Je dois dire que Georges Bataille a fait un jour une conférence sur le non savoir, et ça traîne dans deux ou trois coins de ses écrits. Enfin Dieu sait qu'il n'en faisait pas des gorges chaudes et que tout spécialement le jour de sa conférence, là, à la salle de géographie, à St Germain des Prés, que vous connaissez bien parce que c'est un lieu de culture , il n'a pas sorti un mot, ce qui n'était pas une mauvaise façon de faire l'ostention du non savoir. On a ricané et on a tort, parce que ça fait chic, le non savoir[2].

Dans un premier temps en se servant de Bataille, Lacan articule le non savoir avec le "ne pas sortir un mot", l'année suivante il en dit plus, puisque en subjectivant l'affaire il réintroduit "ne pas savoir" comme ce qui fait lien dans le transfert.
Cette conférence nous permet également d'apprendre que Bataille et Lacan étaient au séminaire de Koyré sur Nicolas de Cues en 1932. D'autres voies nous ont permis de savoir qu'ils assistaient aux présentations de malades à Ste Anne en 1930.
Il y a un certain jeu de cache-cache dans ce qui est rendu public de leur relation et de ce qu'ils en disent.
De plus, il y a un épisode particulier qui ne manque pas de piquant.

Nous savons que Lacan a utilisé plusieurs fois le terme de "personne". Dans son commentaire du rêve de l'injection à Irma, après avoir parlé du "caractère fondamentalement acéphale du sujet", il poursuit :

Au point où l'hydre a perdu ses têtes, une voix qui n'est plus que la voix de personne fait surgir la formule de la triméthylamine, comme le dernier mot de ce dont il s'agit, le mot de tout[3].

Le 15 mai 1973, il commence son séminaire en racontant un rêve :

J'avais rêvé cette nuit que, quand je venais ici, il n'y avait personne[4].

L'épisode qui nous importe ici se situe dans le transfert...[5]
Au retour de ses vacances de Pâques en Italie, Lacan raconte une découverte qu'il a faite près de l'ascenseur à la Galerie Borghèse à Rome.

Mon expérience m'a toujours appris à regarder ce qui est près de l'ascenseur, qui est significatif et que l'on ne regarde jamais. L'expérience transférée au musée de la Galerie Borghèse (ce qui est tout à fait applicable à un musée) m'a fait tourner la tête au moment où on débouche de l'ascenseur grâce à quoi j'ai vu quelque chose - à quoi on ne s'arrête vraiment jamais, je n'en avais jamais entendu parler par personne - un tableau de Zucchi.

Et Lacan va commenter ce tableau qui s'appelle "Psyché surprend Amore".[6]
C'est la notation "je n'en avais jamais entendu parler par personne" qui est pour le moins surprenante.
Lacan parle ainsi en avril 1962. Or le manuscrit des larmes d'Eros a été rendu par Bataille en avril 1961, et il fut publié par J.J. Pauvert en juin 1961. Dans Les larmes d'Eros, il y a la reproduction du tableau "Psyché surprend l'Amour"[7] de Zucchi et Bataille commente la peinture maniériste du XVI ième siècle, ce que Lacan reprendra un an plus tard.

Lacan avait suivi de près les travaux de Bataille sur l'histoire de l'érotisme, il a même prêté à Bataille la statuette d'une courtisane sacrée de l'époque romaine[8]. Nous conjecturons donc que Lacan ne pouvait pas ne pas connaître ce tableau de Zucchi. La petite notation : "je n'en avais jamais entendu parlé par personne" prend alors le statut de nomination de Bataille.
Cette intervention de Lacan diffère de celle d'Adrien Borel qui fut l'analyste de Bataille.
En 1925, Borel avait communiqué à Bataille des clichés du "Supplice des cent morceaux". Ces clichés pris par Carpeaux à Pékin, en 1905, et publiés dans le Traité de psychologie de Dumas en 1923, représentent le supplice infligé à Fou- Tchou- Li qui fut condamné à être coupé en morceaux suite au meurtre du prince Ao- Han- Ouan.
Ces clichés accompagnèrent Bataille toute sa vie : il ne s'en défit pas. Il en publia un dans les larmes d'Eros (P.234).
Alors que Borel a nourri Bataille d'images monstrueuses, les interventions de Lacan sont de l'ordre de l'enlèvement. Lacan enlève à Bataille sa thèse sur Sade[9], il lui prend ses références à Nietzsche et Hegel, il lui prend l'histoire de l'oeil pour élaborer la pulsion scopique et la connexion des objets "a"[10]. La cruauté amicale de Lacan élève Bataille. L'effet de cet enlèvement est lisible dans la façon dont Les larmes d'Eros effectuent la distinction entre réel, symbolique et imaginaire. Cet ultime texte n'entraîne plus le lecteur dans des suggestions visuelles violemment érotiques, il y a mise à plat du démonstratif et du figuratif. L'écart est ici sensible entre l'intervention de Borel, nourrissant l'imaginaire morbide de Bataille, et celle de Lacan le poussant à s'en dérober (l'enlever en tant que robe).

Conclusion sacrificielle

Une petite erreur de comptage de Lacan nous remet sur la voix d'une affaire textuelle, au sens alors de manque de texte.
Le 3 août 1936, à Marienbad, au XIVième congrès international psychanalytique, Lacan a fait une intervention intitulée : "Le stade du miroir. Théorie d'un moment structurant et génétique de la constitution de la réalité, conçu en relation avec l'expérience et la doctrine psychanalytique".
Lacan fut interrompu par Jones (après dix minutes) et son intervention ne fut pas publiée dans les Actes du congrès. Elisabeth Roudinesco soutient que cette non-publication est due à un oubli de l'auteur qui n'a pas donné son texte ![11]
Le 17 juillet 1949, à Zürich (donc toujours dans le champ de la langue allemande), au XVI ième congrès international, Lacan a fait une communication intitulée : "Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je, telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique". Le texte de cette communication fut publié dans Ecrits en 1966.

La première phrase de cet écrit est la suivante :

La conception du stade du miroir que j'ai introduite à notre dernier congrès, il y a treize ans, pour être depuis plus ou moins passée dans l'usage du groupe français, ne m'a pas paru indigne d'être rappelée à votre attention...[12]

Or, entre le XIVième congrès international à Marienbad et le XVI ième congrès de 1949 à Zürich, il y avait eu le XVième congrès international en 1938 à Paris.
Dans son compte, Lacan saute allègrement le congrès de Paris puisque le "dernier congrès" fut bien celui de Paris, à moins que Lacan ne compte que les congrès auxquels il intervient !
Par contre, en octobre 1936, Georges Bataille publia, chez G.L.M., un petit texte intitulé, Sacrifices [13].
Ce petit texte est une théorie du "moi", il commence ainsi :

Moi, j'existe, - suspendu dans un vide réalisé - suspendu à ma propre angoisse - différent de tout être et tel que les divers événements qui peuvent atteindre tout autre et non moi rejettent cruellement ce moi hors d'une existence totale.

Ce texte, à la ligne près, a la même longueur que le texte des Ecrits .
Le mécompte de Lacan, nous le prenons donc comme une flèche, un shifter, qui nous invite à lire, en lieu et place du texte non-publié du stade du miroir, Sacrifices de Georges Bataille.


Roland Léthier

[1] J. Lacan, Encore, 21 novembre 1972, sténotypie.
[2] J. Lacan, Le savoir du psychanalyste, conférence du 4 novembre 1971, sténotypie.
[3] J. Lacan, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 202.
[4] J. Lacan , Encore, transcription de la bande magnétique.
[5] J. Lacan, Le transfert dans sa disparité subjective, sa prétendue situation, ses excursions techniques, 12 avril 1961, Transcription critique : stécriture.
[6] Anne Porge, "La surprise", stécriture n°6. et dans Littoral n°17, Toulouse, ERES, 1985.
[7] G. Bataille, Les larmes d'Eros, Paris, Pauvert, (re-édition) 1981, p. 118.
[8] G. Bataille, O.C. Tome X, Paris, Gallimard, 1987, p. 30, Planche XVII.
[9] J. Lacan, L'éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 236.
[10] J. Lacan, L'objet de la psychanalyse, séminaire du 1 juin 1966, sténotypie.
[11] E. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France I, op. cit., p. 476.
[12] J. Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 93.
[13] G. Bataille, Sacrifices, Paris, G.L.M., octobre 1936. Egalement dans, O.C. Tome I, p. 89 à 96.
Les italiques sont de Bataille.