samedi, juillet 08, 2006

l'"imaginaire métaphysique",

Le rêve dont s'occupe la pensée freudienne, le rêve qui se forme dans le sommeil, est provoqué par des désirs que l'être conscient ne s'avoue pas [...]. Il n'en va pas ainsi dans la sorte d'imagination que je me propose d'étudier.
[...]
Ce que j'appellerai l'imaginaire métaphysique est un ensemble de récits que l'on se fait, de mythes auxquels on tente de donner foi, sur un arrière-plan de figures jugées divines ou dotées sans qu'on en prenne conscience de caractéristiques qui sont le fait du divin. [...]
L'imaginaire métaphysique a pris souvent l'Occident dans les griffes de ses chimères, mais ces rêves d'excarnation n'ont fait que dévitaliser dans leurs dévots leur capacité de chercher dans le lieu même où ils vivent la vraie vérité, le vrai bien.
[...]
Je voudrais bien, quant à moi, comprendre ce qui a lieu quand j'écris avec le souci du poème. Comprendre, je l'ai toujours désiré, je le désire plus que jamais, et c'est pourquoi je me suis livré aux diverses enquêtes que l'on trouvera dans ce livre. - Y. B.

Auteur(s)
Yves Bonnefoy est professeur au Collège de France. Il a notamment publié en 1999 dans la même collection Lieux et Destins de l'image.



'oeuvre poétique aussi bien que critique d'Yves Bonnefoy est l'une des plus vivantes et dynamiques de notre temps. Des plus commentées aussi. Chantier permanent, elle ne se referme jamais sur elle-même. Qu'il interroge la peinture ou la littérature, de Piero della Francesca et Goya à Mallarmé, Yves Bonnefoy reste un homme de quête et de dialogue. En marge de plusieurs livres qu'il vient de publier, nous l'avons interrogé sur le sens de son travail.
Quels rapports, à vos yeux, entretiennent le travail de la pensée - faut-il parler de philosophie ? - et la création poétique ? En quoi le poème a-t-il, ou non, la prééminence sur le labeur spéculatif ou analytique ?
Je comprends que vous me posiez d'emblée cette question, puisque je viens de publier quatre livres, certes brefs, qui paraissent chacun s'écarter du projet de la poésie, lequel pourrait simplement sembler d'écrire des poèmes, c'est-à-dire de rassembler tout ce que l'on est dans les perspectives d'une existence et non sous les yeux d'une pensée. Une intensification de notre rapport aux autres et au monde, la poésie. Une recherche de l'immédiat, avec dans cette proximité un savoir encore mais qu'on ne peut réduire aux réseaux de la signification, domaine de la philosophie. Oui, mais pour se porter ainsi au-delà de la signification, il faut traverser celle-ci et en connaissance de cause, sinon on reste inconsciemment prisonnier de ses formes peu apparentes, prisonnier d'une pseudo-évidence qui n'est qu'un pressentiment en rêve de la réalité immédiate, et non celle-ci. D'où la nécessité d'une réflexion, à quoi peut aider la recherche philosophique, qui analyse les faux-semblants de toute pensée. La philosophie la plus conceptuelle peut permettre à la poésie de se dégager de quelques-uns de ses fourvoiements, et d'être ainsi plus pleinement et spécifiquement elle-même.
Mais c'est là continuer de dire que le poétique doit garder sa prééminence. Je souhaite que l'intuition qui l'anime aille de l'avant, et en avant, se retournant pour voir si le philosophique la suit.
Vous êtes familier des mythes et de leur étude, mais sans céder à la fascination qu'ils peuvent exercer. Comment ces mythes, qui sont des chapitres de ce que vous nommez l'"imaginaire métaphysique", peuvent-ils ne pas vous éloigner du réel qui reste votre horizon ? Vaste question, car le mythe des civilisations archaïques, occupées à donner figure à leurs structures sociales, n'a pas grand-chose à voir avec ce que Titien ou Poussin mettent en scène dans leurs tableaux. Mais restons-en aujourd'hui à ce mythe hérité de la culture gréco-latine, un mythe d'entrée de jeu interprété, une fiction qui a certes mémoire d'une transcendance souvent décidée divine mais en réfractant celle-ci au travers des strates de situations vécues dans le lieu terrestre, et cela par la grâce de l'imagination, laquelle se complaît à doter ses signifiants pourtant simplement humains d'une réalité rêvée supérieure à la simple nôtre. Mythes qui marient le ciel et la terre, l'amour sacré et l'amour profane.
De ces beaux mythes, il faut assurément se garder, en poésie, puisqu'ils confortent ce besoin de rêver qui nous fait oublier notre finitude. Mais là encore, comment se garder si on ne connaît pas ce dont on se garde, si même on ne l'aime pas ?
Plutôt reconnaître que si cette sorte de mythe est de l'illusion, au moins quand elle parle des dieux, elle ne nous en donne pas moins les clefs d'une transcendance authentique, en ceci qu'elle implique ces figures divines dans des circonstances humaines qui, à être aussi aisément "regonflées" - comme dit le Faune, chez Mallarmé -, prouvent bien qu'elles ont plus de substance et de profondeur que la pensée conceptuelle ne sait le dire. Le mythe incite alors au respect de l'exister humain, il prédispose à aimer. Et il nous éclaire ainsi sur ce qui se passe au secret de notre rapport au monde : sur nos doutes, nos peurs autant que sur notre capacité de confiance et d'assentiment. Je dois beaucoup à certains mythes, je sens qu'ils font corps avec l'écriture qui se voue à la poésie, je dirais qu'ils parlent en elle quand on croit qu'elle parle d'eux... Dommage pour notre passé religieux que celui-ci ne se soit pas voulu plus tôt ou pour plus longtemps ce christianisme hellénisé qui revitalisa l'Occident à la Renaissance.
Le christianisme, dites-vous, a l'"intuition essentielle" au-delà de "sa vêture de mythes et de dogmes". Vous dites aussi que ce qui importe, "c'est la personne en son instant et son lieu". Comment séparer cette immanence de sa finalité ? Son intuition, sous sa "vêture de mythes" ? Oui, je sais à quel point importe, c'est décisif, la valorisation chrétienne du hic et nunc au moyen de la divinisation d'un homme qui a souffert et est mort "sous Ponce Pilate", faisant ainsi de l'histoire le lieu de la recherche d'un sens au creux d'une nature en mesure dès lors de devenir une terre. Ce fait humain identifié à sa condition incarnée, cette "immanence", comme vous dites, car il n'est de la transcendance que pour son approche par les concepts, nullement pour qui partage avec lui l'intimité toujours immédiate de la relation affective, c'est bien la seule réalité et le christianisme l'a dite, sauf aussitôt à se rétracter à grands coups de dogmes qui parlent d'une autre vie et se servent de celle-là pour appauvrir celle-ci.
Et pourquoi faudrait-il craindre que cette immanence, oui, je veux bien de ce mot, reste en deçà de sa propre "finalité" ? Cette dernière, c'est pour chaque personne la pleine conscience de sa valeur absolue, et plus elle s'assumera comme être de finitude, plus elle s'identifiera ainsi aux fondamentaux de sa condition mortelle, et plus elle aura la chance d'accéder à sa plénitude de simple vie, au-delà de toutes les réductions que veulent en faire les dogmes des religions ou les systèmes philosophiques.


Malgré les chemins nombreux que vous empruntez, vous arrêtant sur la littérature autant que sur la peinture, vous ne semblez pas avoir pour but de constituer votre oeuvre comme une somme, une totalité. Comment définiriez-vous le type de connaissance qui détermine votre travail ? Je m'en voudrais de céder à la tentation d'une oeuvre conçue comme une totalité, avec un ordre intérieur pour en rassembler les parties. Cet ordre serait encore une de ces images de monde dont la poésie veut se délivrer. Et tout autre est le rapport que cherche à créer cette dernière entre ses composantes toujours éparses et l'intuition d'unité qui la motive. Une seule grande intention en elle, c'est vrai, et c'est ce retour à l'immédiat au-delà des fragmentations et des solitudes de la parole ordinaire. De quoi découle l'obligation, pour les observants de la poésie, de se souvenir de la tâche que ce ressourcement leur demande, avec comme conséquence pour eux de vérifier et réaffirmer un petit nombre d'idées fondamentales, lesquelles, je le sais bien, ne reviennent que trop souvent sous ma plume.

Mais pour que ces pensées restent de la vie et s'approfondissent, il faut évidemment aller à ce qui ne s'y réduit pas ou ne veut pas s'y réduire, et c'est aussitôt toute la diversité de la recherche artistique ou philosophique à travers les siècles qui s'impose à notre attention, avec ceci en plus que, pour bien se mettre à l'écoute de cette grande et multiforme expérience, il faut moins se confier à l'intellect qu'à la sympathie, celle-ci seule pouvant nous ouvrir l'intériorité, nous révéler la totalité, de l'oeuvre ou de l'auteur dont nous faisons élection. Je veux penser que ce qui me détermine quand je m'attache à des peintres ou des poètes, ce ne sont pas des convictions déjà établies en moi mais des pulsions inconscientes, dont j'ai à découvrir le sens autant que j'ai à comprendre ces autres. Et ces pulsions se portent dans des directions imprévues, et voici qui ruine le rêve que je pourrais faire de bâtir un bel édifice.
Quelle valeur ont cependant ces sommes ? Elles valent lorsqu'elles sont signifiantes, et elles peuvent l'être d'un rêve, précisément, d'un rêve qui se retrouve en fait en chacun de nous et demande donc attention et réflexion - et même sympathie cette fois encore. Un rêve, et de l'orgueil. Le Dieu qui s'est retiré du monde occidental a laissé derrière soi une illusion dont le démon, qui apparemment lui survit, au moins pour un temps, profite : croire que si, oui, nous ne sommes, dans notre corps, que du transitoire, sans avenir à d'autres niveaux de l'être, nous n'en restons pas moins des esprits capables de l'illimité au plan de la connaissance possible, au plan aussi du vouloir, celui du bien, par exemple. Nous aurions en nous de quoi penser et résoudre les problèmes que la réalité nous propose. Et cette croyance est pour certains penseurs ou artistes une incitation à forger des visions d'ensemble de ce qui est et de ce qui vaut. Bulles de l'illusion, tout irisées qu'elles soient, ces entreprises. Mais qui ont du prix, car elles maintiennent et exaltent, serait-ce en rêve, c'est-à-dire avec beaucoup d'abstraction et de distorsions sous l'apparente richesse, cette ardeur, cette ambition dont a besoin lui aussi le projet plus modestement piétonnier de la recherche de vérité comme la poésie l'entreprend. Il faut aimer ces sommes, Virgile, Dante, Goethe, autant que s'y refuser.
Vous êtes le poète français vivant qui a suscité et suscite encore - ainsi du 23 au 30 août à Cerisy - le plus de commentaires. Entre le dialogue qu'appellent ces commentaires et la tâche solitaire du poète, comment opérez-vous la jonction ? Solitaire, la tâche du poète, non. Quand il s'y sent appelé, c'est vrai qu'alors il est seul et ne peut que l'être, parce que l'appel retentit au plus intime de ce qu'il est, parmi ses souvenirs, ses désirs, mais il ne serait guère fait pour répondre à cette exigence s'il ne s'apercevait qu'il ne le fait que bien mal, se laissant prendre à des rêves, d'où suit qu'il lui faut se ressaisir, autrement dit analyser ces mirages. Or, ce travail, il ne pourra l'entreprendre que s'il se place sous le regard d'autres que lui, d'où un second moment de sa création qui semble moins que la poésie mais en est en fait l'âme même : étant l'obstination et le recommencement qui, à l'encontre de tout ce qui la méconnaît ou la censure, réaffirme ce qu'il est important qu'elle soit. Le poème s'est avoué seulement de l'art mais en cet aveu il a fait acte de vérité, ce qui ouvre le champ d'une recherche du vrai où autrui s'implique, où une communauté se bâtit dans et par ce besoin de désassembler le vrai du faux, le tangible de l'illusoire. La poésie n'est pas une solitude, ce serait bien plutôt le politique en son origine : à la fois la fondation du groupe social et la dissipation des utopies, qui pourraient leurrer celui-ci. Conséquence : qui prétend à la poésie doit prendre au sérieux ce que dit de lui la critique. Mais suis-je capable de cette écoute, pour ma part ? Peut-être pas, c'est si difficile.
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Propos recueillis par Patrick Kéchichian