samedi, juillet 15, 2006

La psychanalyse n’est pas une science dure

La théorie analytique est forcément hasardeuse et doit s’assumer comme telle. Le point de vue du psy et essayiste Adam Phillips.



La psychothérapie traverse une nouvelle crise d’identité. En témoignent deux tendances récentes de la profession aux Etats- Unis : d’une part, les efforts pour en faire une “science dure” et, d’autre part, l’idée de plus en plus répandue chez les praticiens qu’il est non seulement inutile, mais aussi nuisible, d’utiliser la cure par la parole pour découvrir les traumatismes dans le passé des patients. Il n’est pas vraiment surprenant que des psychothérapeutes – et ce quelle que soit leur école – se sentent contraints de se prouver à eux-mêmes et à la société qu’ils pratiquent une science dure. Compte tenu du prestige et de la confiance que le monde moderne accorde au fait scientifique, les psychothérapeutes, qui ont toujours eu à se mesurer à la profession médicale, tiennent à démontrer qu’eux aussi peuvent travailler dans le domaine du prévisible et qu’ils sont capables de fournir des preuves de la valeur de leur démarche. Il est, pour ainsi dire, symptomatique que les psychothérapeutes aspirent à une légitimité scientifique. Or l’une des bonne choses que fait la psychothérapie, à l’instar de l’art, c’est justement de nous montrer les limites de ce que la science peut faire pour notre bien-être. La méthode scientifique seule ne suffit pas, en particulier lorsque nous cherchons à savoir comment vivre et qui nous sommes. De même que nous ne pouvons pas savoir à l’avance quel effet un livre ou un morceau de musique vont produire sur nous, de même chaque psychothérapie – et chacune des séances qui la compose – est imprévisible. Si elle ne l’est pas, elle s’apparente alors à de l’intimidation, à de l’endoctrinement. Il serait naïf de la part des psychothérapeutes de vouloir ignorer la science ou de se dresser contre toute méthodologie scientifique. Mais chercher à présenter la psychothérapie comme une science dure est en fait une tentative pour l’imposer sur le marché. Cela relève d’une volonté de la rendre “respectable”, d’en faire un bien de consommation comme un autre et par là même de la soumettre servilement au consumérisme. Un consumérisme auquel elle est justement censée aider les gens à faire face. Si la psychothérapie a quelque chose à offrir – et la question devrait toujours être posée –, il ne peut s’agir que de quelque chose qui se situe en dehors des valeurs culturelles dominantes. Lorsqu’on se rend chez l’ophtalmologue ou qu’on achète une voiture, on est en droit d’attendre des résultats fiables et un minimum de garanties. Un psychothérapeute honnête ne peut fournir de garanties comparables. Il ne peut promettre qu’une disponibilité d’écoute professionnelle et des commentaires qui peuvent s’avérer utiles. En invitant le patient à parler longuement – en particulier de ce qui le perturbe vraiment –, quelque chose finit par éclore. Mais ni le patient ni le thérapeute ne savent à l’avance ce qu’ils vont dire ni quel effet vont avoir leurs paroles. Le seul fait de créer une situation favorable à l’évocation des souvenirs, à l’expression de pensées, de sentiments et de désirs jusque-là refoulés peut avoir des effets incommensurables, à la fois positifs et négatifs. Rien – aucune formation, aucune recherche, aucune collecte de données statistiques – ne peut annuler cette incertitude très particulière de la rencontre. La psychothérapie est un risque. Il y aura toujours des “victimes” de la thérapie. Tout au long de l’Histoire, la religion a été, avec la complicité de l’art, le langage à travers lequel les humains ont pu exprimer ce qui leur tenait le plus à cœur. La science est devenue le langage qui les a aidés à connaître ce qu’ils voulaient connaître et à avoir ce qu’ils voulaient avoir. La psychothérapie, elle, doit occuper l’inconfortable juste milieu, sans prendre parti ni pour l’une ni pour l’autre. L’étroitesse d’esprit étant le mal le plus répandu dans nos sociétés, il faut que nos thérapeutes résistent à l’attrait des certitudes en vogue.



Adam Phillips The New York Times

L’auteur Adam Phillips, 52 ans, est l’un des psychanalystes les plus célèbres du Royaume-Uni, à la fois en tant que praticien et en tant que penseur. Après avoir été longtemps psy pour enfants en milieu hospitalier, il se consacre depuis 1995 à l’écriture et à la pratique libérale. Il est aussi éditeur associé de la célèbre maison d’édition britannique Penguin, pour laquelle il supervise, entre autres, les nouvelles traductions des textes de Freud. Parmi ses ouvrages traduits en français : La Boîte de Houdini (Payot, 2005), Le Pouvoir psy (Hachette Pluriel, 2001). Son dernier livre, Side Effects, paraît ces jours-ci au Royaume-Uni.