mardi, juillet 18, 2006

LE REFOULEMENT PROUVÉ SCIENTIFIQUEMENT

Le refoulement prouvé scientifiquement

Sébastien Bohler - est rédacteur de Cerveau & Psycho.
Certains événements sont tellement désagréables qu’ils sont occultés et rendus inaccessibles à la conscience : ils sont refoulés, et passent dans l’inconscient. C’est du moins ce que prétend la théorie freudienne, mais peut-on le prouver expérimentalement ?

- B. Depue et al., Suppression of emotional and nonemotional content in memory, in Psychological Science, vol. 17, p. 441, 2006





L’article “Le refoulement prouvé scientifiquement” ne me paraît pas très convaincant. Ce n’est pas la qualité de l’expérience de B.Depuie et al du Colorado que je remets en cause mais les commentaires et l’usage des concepts de refoulement et d’inconscient par Cerveau et Psycho.

En lisant le résumé, le titre et le sous-titre en anglais de votre source scientifique, aucune connotation freudienne sur le refoulement ou l’inconscient ne transparaît. Comme beaucoup de recherches, celles du Colorado sous-tend l’idée que le cerveau effectue l’opération mentale de la mémoire sans que nous en ayons conscience. Mais ce processus n’est pas l’inconscient au sens freudien du terme. Un mécanisme, certes subsconcient, mais il est plus juste de dire qu’il est « non conscient », et pour l’instant sans réponse scientifique.

L’expérimentation du Colorado traite plutôt de l’aspect cognitif de la mémoire, de son fonctionnement lors des oublis ou des remémorations en lien avec l’émotion (neutralité ou non de l’item) et aux mécanismes liés à l’apprentissage. Le commentaire sur le refoulement qui « procède d’un effort d’attention, associé à une résonance émotionnelle négative de l’événement » est celle de la revue Cerveau et Psycho et prend en compte, à juste titre, la nature subjective de la mémoire. La recherche de Depuie et de ses collègues me semble plutôt porter sur ce qui se passe lorsqu’on oublie ou on se souvient. Leurs résultats ne constituent pas une preuve scientifique du refoulement. Les cas cités dans l’article, y compris les difficultés mnésiques personnelles de Freud lorsqu’il était sous l’emprise de l’émotion, me semblent décrire la mémoire qui flanche; défaillances que le neuroscientifique Daniel. D. Shacter, adversaire “du refoulement”, a classé en « sept péchés », en clin d’oeil aux sept péchés capitaux de la Bible. Les travaux de D.Shacter ont été validés suivant le bon usage des neurosciences mais y manque effectivement la nature subjective de la mémoire, critiquée par certains sceptiques, mais contenue dans l’expérience de Depuie et al.

Le refoulement est le nerf de la guerre des théories de la mémoire qui fait rage depuis les années 80 aux États-Unis. Très succinctement, il est lié à l’histoire du traumatisme en général, élargi à celui de l’abus sexuel. A la suite d’un choc ou d’un traumatisme émotionnel, un individu se trouve dans l’incapacité de traiter correctement le souvenir de l’évènement traumatisant. D’où le mésusage d’en conclure au refoulement ou amnésie dissociative puisque dysfonctionnement de la mémoire, il y a. Très lié au PTSD (stress post-traumatique) et au TPM/DID ( trouble des personnalités multiples /trouble de l’identité dissociée). On peut voir circuler sur le net depuis plusieurs mois le challenge suivant des Dr Harrisson G.Pope et James I. Hudson. Leur démarche est pertinente. Ils suggèrent que le refoulement (ou amnésie dissociative, en anglais repression) est un concept romanesque postérieur à 1800 et n’est pas valide scientifiquement, jusqu’à preuve du contraire. À moins que quelqu’un ne soit en mesure de leur donner la description, dans n’importe quel travail écrit - romans, épopées, drames, documents religieux, essais, traités médicaux ou autres- d’un cas antérieur à 1800. Les deux chercheurs partent du principe que si le refoulement est un phénomène naturel observable depuis toujours, quelqu’un l’aura consigné par écrit. Challenge resté sans réponse jusqu’à présent. Les partisans du refoulement resteraient-ils sans voix? Mal interprétée, cette théorie n’est pas anodine. Dans les années 80, aux États-Unis, le refoulement (repression or repressed memories) a pris un sens tout particulier dans le mouvement des Thérapies de la Mémoire Retrouvée (Recovered Memories Therapies), comprenant l’hypnose ou des méthodes pseudo-scientifiques. Pour guérir un adulte, présentant une souffrance psychique particulière, une thérapie de la réminiscence prétend faire remonter chez lui les souvenirs d’événements traumatisants qu’il aurait eu enfant et qu’il aurait totalement oubliés: la fameuse amnésie dissociative ou le refoulement. Diagnostiquée à tour de bras dans les cas de traumatismes d'abus sexuels subis dans l’enfance. Mauvaise surprise de la mémoire refoulée: les souvenirs récupérés avec ce type de thérapie sont des « faux ». Mais celui qui vit ces illusions de la mé # moire est persuadé de la véracité de ces supposés souvenirs et les vit sur un registre émotionnel intense qui laisse supposer qu’il a réellement vécu un trauma, encouragé par son thérapeute qui croit au refoulement. C’est le Syndrome des Faux Souvenirs (False Memory Syndrome), très peu connu en France par les professionnels du champ de la santé. Cela prête à sourire lorsqu’il s’agit de faux souvenirs de rencontres avec des petits hommes verts venus de l’espace traité dans votre revue, en juin 2003, où la naïveté de celui qui y croit est confondue mais lorsqu’il s’agit d’agressions sexuelles, soi-disant perpétrées par l’un des parents, c’est une autre histoire. Ces faux souvenirs d’abus sexuels ont occasionné de nombreuses erreurs judiciaires aux États-Unis. Les faux souvenirs figurent parmi les sept péchés de la mémoire du neuroscientifique Daniel.D.Shacter déjà cité, et qui s'appuie sur les travaux d'Élisabeth Loftus qui a étudié les faux souvenirs. Dans le péché des faux souvenirs, est mise en cause la suggestibilité liée à des souvenirs implantés. Elle est le résultat d’une manipulation mentale d’une tierce personne -involontaire ou volontaire- et arrive lorsqu’une personne essaie de se souvenir d’expériences passées influencée par des questions, des commentaires ou des suggestions. Le péché des faux souvenirs, avec celui de la fausse reconnaissance sont susceptibles de faire des ravages judiciaires C’est ce qui s’est passé aux États-Unis, dans les années 80, où le Syndrome des Faux Souvenirs a été mis en cause dans de nombreux procès pour abus sexuels, inceste et pédophilie infondés, et fait envoyer en prison des innocents. Loin d’être un épiphénomène états- unien, les faux souvenirs d’inceste arrivent en force en France depuis quelques années. D’où la nécessité d’être précis sur la signification du refoulement sans négliger la richesse théorique de la psychanalyse. La plupart des chercheurs de la mémoire s’accordent à reconnaître l’aberration scientifique du refoulement. Malgré son aspect pseudo- scientifique, il faut concéder que le refoulement est une croyance sur le fonctionnement de la mémoire toujours d’actualité parmi de nombreux professionnels. Outre qu’il soit le fer de lance des courants dissidents de la psychanalyse (Otto Rank, Ferenczi, W.Reich), le refoulement voisine très souvent avec des croyances saugrenues liées au new-age, à l’ésotérisme, à la médecine alternative. Aux États-unis, il s’observe, entre autres, avec les croyances aux extra-terrestres, aux rites sataniques, ou aux vies antérieures. En France, existent des variantes au niveau des croyances, mais on trouve un creuset commun où dominent des courants de pensée pseudo-scientifiques, à l'opposé de l’objectif des neurosciences . La psychanalyse n’est pas incompatible avec les neurosciences. Et effectivement, pourquoi ne pas confirmer certains concepts freudiens par les neurosciences puique la France a une forte tradition psychanalytique ? Mais il faut aussi éviter aussi un éventuel détournement pseudo-scientifique de la théorie analytique, qui est hasardeuse par essence, et il s'avère peut-être inutile de démontrer qu'elle est une science dure pour valider tous ses concepts.

Bien cordialement Nicole Bétrencourt

Psychologue-écrivain

Sources: Le Syndrome des faux souvenirs, ces psys qui manipulent la mémoire, Élisabeth Loftus, Katherine Ketcham, Éditions Exergue, 2001.

Sites web: Depuie et al http://www.blackwell-synergy.com/doi/abs/10.1111/j. 1467-9280.2006.01725.x Challenge de H.Pope et Hudson http://www.butterfliesandwheels.com/articleprint.php?num=177
Les sept péchés de la mémoire (seven sins),
Daniel Shacter http://www.psychologytoday.com/articles/pto-20010501-000028.html
False Memory Fondation http://www.fmsfonline.org/about.html