lundi, janvier 22, 2007

La Culture du narcissisme

La Culture du narcissisme

La vie américaine à un âge de déclin des espérances De Christopher Lasch

La Culture du narcissisme, Christopher Lasch, Editions Climats, Analyse :Publiée dans la collection Sisyphe dirigée par Jean-Claude Michéa, l'infatigable propagateur français des ouvrages de Lasch (cf Impasse Adam Smith), La Culture du narcissisme, parue en 1979 aux Etats-Unis et pratiquement tombée depuis dans l'oubli en France, demeure d'une perspicacité redoutable.

Christopher Lasch le premier y analyse en effet ce moment historique dont les Etats-Unis ont été le laboratoire -comme bien souvent, à savoir le capitalisme libéral-libertaire.

L'ouvrage, dont l'ambition ne peut être résumée ici, prend appui sur les nombreuses modifications culturelles et psychologiques qu'ont connues les Etats-Unis au XXè siècle, dans le cadre général de la modernisation du capitalisme. Ainsi de la décadence du système éducatif, de l'idéologie de l'indifférenciation sexuelle, de la prise en charge progressive par L'Etat d'un nombre croissant de fonctions familiales ou encore de l'écrasement de toutes les figures du père.Puisant ses nombreux exemples dans le contexte historique et intellectuel des Etats-Unis -ce qui peut dérouter le lecteur-, Lasch éclaire ainsi d'une lumière éclatante l'architecture intellectuelle dominante : celle du progressisme de Gauche. L'exemple américain, par sa radicalité (communautarisme, invasion des théories "thérapeutiques", existence d'un radicalisme politique précurseur (féminisme, droit des minorités, etc.), foi absolue dans le marché comme modèle régulateur, etc.), loin d'éloigner le lecteur européen, illustre au contraire par comparaison les évolutions actuellement à l'oeuvre en Europe, dans lesquelles nous nous débattons dans la plus grande confusion.La Culture du narcissisme, écrit il y a presque 25 ans, et comme le rappelle Jean-Claude Michéa dans sa préface à l'ouvrage Pour en finir avec le XXIè siècle, a su éviter les écueils du style en se défiant de l'idéologie du Progrès : "Comment se fait-il que des gens sérieux continuent encore à croire au Progrès alors que les évidences les plus massives auraient dû, une fois pour toutes, les conduire à abandonner cette idée ?" (Le Seul et vrai Paradis, Christopher Lasch).Lasch, dont l'originalité vient précisément de son doute absolu dans l'idée de Progrès et dans son intuition que Gauche et Droite se rejoignent dans sa célébration, montre ainsi dans un passage particulièrement éclairant et dérangeant que Sade aurait perçu par avance toutes les implications morales et culturelles du développement du capitalisme : "Sade imaginait une utopie sexuelle où chacun avait le droit de posséder n'importe qui ; des êtres humains, réduits à leurs organes sexuels, deviennent alors rigoureusement anonymes et interchangeables. Sa société idéale réaffirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et femmes ne sont, en dernière analyse, que des objets d'échange.

Elle incorporait également et poussait jusqu'à une surprenante et nouvelle conclusion la découverte de Hobbes, qui affirmait que la destruction du paternalisme et la subordination de toutes les relations sociales aux lois du marché avaient balayé les dernières restrictions à la guerre de tous contre tous, ainsi que les illusions apaisantes qui masquaient celle-ci. Dans l'état d'anarchie qui en résultait, le plaisir devenait la seule activité vitale, comme Sade fut le premier à le comprendre - un plaisir qui se confond avec le viol, le meurtre et l'agression sans freins. Dans une société qui réduirait la raison à un simple calcul, celle-ci ne saurait imposer aucune limite à la poursuite du plaisir, ni à la satisfaction immédiate de n'importe quel désir, aussi pervers, fou, criminel, ou simplement immoral qu'il fût.

En effet, comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? Or, aucune de ces formes de pensée ou de sentiment n'a de place logique dans une société fondée sur la production de marchandises."Par ses prolongements multiples, La Culture du narcissisme est ainsi à découvrir, plus de 20 ans après sa parution.

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