mardi, janvier 16, 2007

LE TEMPS DES VICTIMES de Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière

Après le "temps des assassins", annoncé dans Les Illuminations de Rimbaud, voici Le Temps des victimes, analysé par la psychanalyste Caroline Eliacheff et l'avocat Daniel Soulez Larivière. Les deux auteurs ont croisé leur expérience et leurs compétences pour essayer de comprendre ce phénomène : l'omniprésence des victimes dans la société d'aujourd'hui. Mme Eliacheff et Me Soulez Larivière n'hésitent pas à employer un discours critique pour dénoncer "la face sombre du mouvement victimaire".


Les victimes font régulièrement l'ouverture des journaux télévisés. On s'indigne sur leur sort, leur manque de reconnaissance, on salue leur courage : "La victime, distinguée par les médias, se retrouve à la "une", à l'instar des champions ou des vedettes de cinéma. Soudain célèbre, elle sort de la masse par son malheur, brillant de toute son innocence", écrivent les auteurs. Les associations qui les représentent sont de plus en plus sollicitées et écoutées. Elles ont même eu, de façon éphémère sous le gouvernement Raffarin, un secrétaire d'Etat attitré. Le statut de victime devient suffisamment enviable pour que les hommes politiques le revendiquent. Ainsi, dans l'affaire Clearstream, Nicolas Sarkozy pose en victime, mais Dominique de Villepin se présente aussi, comme la plupart des personnalités mises en cause par la presse dans une "affaire", en victime d'un lynchage médiatique.

C'est à partir des années 1980 que les victimes ont acquis un statut. Robert Badinter crée un bureau de la protection des victimes au ministère de la justice. Les premières associations apparaissent. Mais, aussi, "la prise en charge psychologique des victimes et de leur entourage se généralise", alors qu'elle était réservée aux périodes de conflits. La notion de victime est reconnue en 1985 par l'ONU.

Pour Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière, la montée en puissance des victimes est une conséquence des progrès de la démocratie et de la montée des individualismes. Ils décèlent son origine dans l'Amérique des années 1960 et 1970, dans le discours des féministes sur les femmes victimes des hommes et dans l'impact de la guerre perdue du Vietnam.

Au niveau international, cela conduira à la mise en place d'instances de jugement internationales, qui sont "un des effets positifs du courant victimaire". Le regard est nettement plus critique sur les conséquences sur la société et la justice françaises. Dans l'entreprise, les diverses lois sur la discrimination ont une conséquence pour les auteurs : "Les victimes ont remplacé les syndicats. L'action collective se dissout au profit d'une action victimaire, qui semble conduire directement chez le psy en cas d'échec devant la première porte bien signalée, à savoir celle du juge."

C'est bien cette "place des victimes sur la scène pénale" qui pose problème aux auteurs. La spécificité française fait que le procès pénal semble le mieux à même d'assurer la réparation. Il importe d'obtenir la condamnation publique du coupable, qui seule est censée permettre aux victimes de faire leur deuil : "C'est sur la scène pénale et non civile que le procès produit un effet cathartique." Alors qu'aux Etats-Unis les accidents et les grandes catastrophes sont traités au civil quand les dommages et intérêts - nettement plus importants qu'en France - ne sont pas directement négociés entre les associations de victimes et les entreprises concernées.

Selon les auteurs, les juges ont laissé les recours des parties civiles se développer, car cela leur a permis de développer leur pouvoir. Mais le balancier est allé trop loin : "Les victimes exercent sur les juges une quasi-menace, beaucoup plus explicite encore que celle des politiques jadis sur les juridictions d'exception."

LE TEMPS DES VICTIMES de Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière. Albin Michel, 296 p., 20 €.

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