mercredi, février 07, 2007

travaux d'Eva Illouz


Le capitalisme émotionnel


« Les sentiments du capitalisme »,

d’Eva Illouz, traduit par Jean-Pierre Ricard.

Éditions du Seuil, 2006, 252 pages, 15 euros.

Les sociologues ont négligé le rôle des sentiments dans l’analyse du capitalisme, et pourtant les dimensions économiques et émotionnelles s’y influencent mutuellement : telle est la thèse originale de cet essai. Son auteure, professeure de sociologie à l’université de Jérusalem, s’inscrit dans le prolongement des travaux d’Axel Honneth qui privilégient la critique des tendances contradictoires à l’oeuvre au sein de la société. Dans un style très vivant, nourri d’entretiens, Illouz s’installe à la frontière des sphères privée et publique. Elle montre comment à la jointure du sexe, de l’identité et de l’intimité se tisse le lien iconoclaste du capitalisme avec la psychanalyse. Ainsi, les conférences de Freud en 1909 aux États-Unis auraient cristallisé un nouveau style émotionnel : le mode thérapeutique. Le langage de la thérapie envahit dès lors le pays, perd son caractère subversif, rejoint les préoccupations de la bourgeoisie mais instaure une nouvelle façon d’imaginer la relation entre soi et les autres. La psychologie du moi gagne l’entreprise pour être mise au service du profit. Mais l’auteure va bien plus loin que les analyses idéologiques héritées de Foucault. Elle décrit l’influence de cette psychologie jusque dans le monde ouvrier et la culture populaire. La clé de la réussite sociale se trouve dans la personnalité : le thème a pour effet de développer la croyance en une nouvelle forme de sociabilité. Ainsi fleurissent les mots « égalité », « coopération » et l’obsession d’évaluer ses potentialités dans l’entreprise. Du côté du manager, il convient d’avoir de la qualité d’écoute, trait de personnalité considéré comme féminin qui tranche avec la vieille figure virile du contremaître. Cette transformation de l’imaginaire social a des effets dans les rapports de pouvoir, bénéficie à la démocratie et bien sûr gonfle les profits. La politique communicationnelle assigne les rapports hiérarchiques au souci de reconnaissance partagée. C’est ainsi que se lie paradoxalement à l’idéologie du « self-help » (sens de l’initiative) celle de la souffrance psychique : le récit de la blessure du moi appartient à toutes les classes sociales et chacun revendique le droit au développement de son moi et à le faire savoir en public. Un pas décisif est franchi en 1946 avec la consolidation par l’État du souci de l’adaptation sociale et du bien-être individuel : le discours psychologique en fournit l’un des principaux modèles. Puis le système transforme l’outil et passe au modèle de la rationalité cognitive tandis que s’affirment les liens pragmatiques de la psychiatrie et des puissances financières, assurances privées et industries pharmaceutiques. Le capitalisme vide les relations humaines de leur singularité et les transforme en produits de marché. Eva Illouz étudie de façon inédite le lien de la psychanalyse mais aussi du féminisme avec la culture capitaliste américaine, les influences réciproques des mentalités et d’une certaine conception de la psychologie. Elle révèle la dynamique cachée du récit faisant de chacun une victime qui coexiste avec le self-help. L’ouvrage pousse au débat. Il interpelle les psychanalystes et les penseurs de l’aliénation chez Marx. Au-delà, il invite à interpréter les rapports du capitalisme et des affects avec une boussole plus précise que les concepts de sentiment et de moi. À cet égard, Lacan avait dénoncé, dès le début des années 1950, la psychologie du moi comme une adaptation de l’« american way of life » et donné une autre orientation à la cure psychanalytique que celle du développement du moi.

Hervé Hubert, psychiatre, psychanalyste

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