jeudi, mars 08, 2007

Wojciech Kuczok : cette maladie qui mène à la folie

Après avoir lu "L'aumône d'Adam", la première nouvelle de ce recueil, il faut faire une pause le temps d'écouter le 3e Prélude de Frédéric Chopin opus 28, après "Les danses d'un candide", le numéro 15 et après la nouvelle-titre, c'est le numéro 4 en mi mineur qu'il faut entendre, le plus désespéré, celui-là même qui fut joué à l'orgue de la Madeleine en 1849, lors des obsèques du musicien. Wojciech Kuczok avait même envisagé au départ d'"illustrer" par un récit chacun des Préludes du musicien. Ce jeune auteur né en 1972, qui s'est fait connaître comme un poète d'avant-garde avant de se tourner vers le cinéma et le roman, entretient avec le romantisme polonais des rapports ambigus.



S'il n'est pas le dernier à pourfendre cet esprit national centré sur la notion de nation martyre, qui sert actuellement à justifier les pires dérives, il se réfère constamment à une sorte de néo-romantisme, à une "littérature languissante" qui s'oppose au modèle dominant, qu'il qualifie d'"émotivité des casernes".

Dans "Horizon fantôme", l'amour n'est pas seulement une passion romantique, il est une maladie qui mène à la folie. C'est un homme qui s'efforce de cacher à sa femme la gravité du mal dont elle est atteinte alors qu'elle-même ne poursuit qu'un seul but, éviter qu'il ne découvre qu'ils sont morts tous les deux. C'est un psychanalyste qui témoigne de sa gratitude au patient qui l'a assassiné, c'est une femme qui, à la suite d'un accident cérébral, s'imagine avoir un fils parti en Suède, à qui elle écrit régulièrement. Les personnages de Kuczok forment un cortège dansant de fantômes, une sarabande tantôt grotesque, tantôt tragique.

Quand il était poète débutant, Wojciech Kuczok se rappelle avoir déclamé ses vers sous un chapiteau, accroché à un trapèze. S'il juge aujourd'hui puériles ces acrobaties, il n'en reste pas moins convaincu que chaque grand moment historique provoque une rupture dans les formes d'expression et entraîne la recherche de voies inédites. En ces temps de "gouvernance de masse grossière et vulgaire", ses nouvelles centrées sur des destins individuels et jouant fortement sur l'empathie sont une façon d'exprimer une sensibilité, de revendiquer l'héritage du romantisme en focalisant l'attention sur quelques rêveurs fragiles ou inadaptés qui s'efforcent par tous les moyens d'échapper au quotidien.


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HORIZON FANTÔME (Widmokrag) de Wojciech Kuczok. Traduit du polonais par Laurence Dyèvre. Ed. de L'Olivier, 160 p., 18 €.

Gérard Meudal

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