dimanche, avril 15, 2007

(Perec avec Freud ; Perec contre Freud)


Alors que paraît à Turin, chez Bollati Boringhieri, grand éditeur de textes psychanalytiques, la traduction, sous le titre Cantatrix Sopranica, des parodies scientifiques de Georges Perec, est publié à Strasbourg un essai de Claude Burgelin consacré aux rapports stimulants et complexes qu’entretint avec la psychanalyse l’écrivain-démiurge de La Vie mode d’emploi. Occasion d’envisager enfin la cure analytique dans le parcours de Perec, pour y retrouver l’auteur et pour l’y perdre, pour s’y perdre soi-même. Car c’est bien d’affronter un tel risque que cet essai tire toute sa valeur. On peut lire, vers la fin de l’ouvrage : « Tourniquet sans fin comme tourniquent indéfiniment dans l’imaginaire perecquien meurtre du Nom et assomption du Nom. » Ces mots, qui s’appliquent au nom même de Perec, où se dissimule sous des apparences bretonnantes une réalité juive, définissent aussi à la perfection ces Parties de dominos et leur enquête littéraire que rythme l’alternance de la construction et de la déconstruction, de la révélation et du regain d’opacité.
Si on excepte, à l’adolescence, une psychothérapie intermittente avec Françoise Dolto, Perec eut à se frotter à l’analyse à deux reprises, en 1956-57 avec Michel de M’Uzan – compagnon de la critique Marthe Robert – et, de 1971 à 1975, en compagnie de J.-B. Pontalis, directeur chez Gallimard de La Nouvelle Revue de Psychanalyse. Pour être rigoureux, ce cadre analytique n’en fut donc pas moins, à quinze ans d’intervalle, marqué deux fois par la symbolique du « psychanalyste-écrivain ».
Cherchant dans l’index de La Vie mode d’emploi une trace de Pontalis (en réalité Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis), Burgelin déniche le nom de Lefèvre, dresseur d’animaux savants à Meudon, près duquel Rorschash, personnage parmi tant d’autres du grand « romans », conduit chaque semaine, pour une leçon de dominos, son hamster Polonius। C’est là, bien sûr, un possible écho des séances analytiques. Comme peut aussi renvoyer à l’analyse la figure du petit-beurre Lu qu’une fillette du même roman-cosmogonie écorne en le grignotant, offrant ainsi au lecteur l’image d’une lacune, voire d’un dérobement de l’origine, qui évoque le lipogramme souverainement pratiqué par Perec dans l’illustre et intraduisible Disparition, livre entièrement privé de la lettre e. Disparition dont on hésite à souligner encore, après tant de commentaires, combien elle renvoie, dans la généalogie de Perec, à la langue des origines, l’hébreu, qui omet d’inscrire ses voyelles, ainsi qu’à la béance absolue, au trou dans l’apparente continuité de l’Histoire, que constitua le génocide où la mère de l’écrivain fut engloutie. Parcourant toutes les métaphores susceptibles d’évoquer chez Perec le jeu duel de l’analyse, Burgelin finit par aborder le continent morcelé du puzzle, une des figures obsessionnelles de la planète Perec, et trouve là son plus vaste champ d’investigation.

D’un essai à la fois aussi clair et aussi ramifié, incisif et touffu, il n’est pas question de suivre ici chacune des pistes. Qu’il suffise d’affirmer qu’en dépit de sa richesse métamorphique, de son perpétuel « déplacement », d’ailleurs revendiqué par l’auteur, quelques grandes questions lui donnent son unité et lui permettent de risquer bien des digressions, voire certains jeux de mots lacaniens périlleux, sans rien perdre de sa légitimité ni de son « suspense ». Énonçons ces questions. Comment le désir d’absolue maîtrise formelle, si évident chez Perec, ne détruit-il pas l’arrière-plan du refoulé, qu’on devine intact en sa profondeur ? Cette maîtrise, confrontée à la béance du génocide, est-elle du côté de la vie ou du côté de la mort ? L’instrumentalité frénétique des mots tels que les manie Perec a-t-elle pour but de produire une langue morte, seule capable de témoigner d’une catastrophe aussi radicale que le fut la shoah ? Écrire, est-ce « détruire pour, par là même, retrouver quelque chose du système symbolique [des] origines » ? À tout moment de son enquête, Claude Burgelin doit reconnaître en Perec un anti-Proust, fils hypermnésique d’une mémoire « mauvaise mère », et se demande si, au-delà des images du labyrinthe dans l’œuvre perecquienne (palindromes, lipogrammes, dossiers, listes, fichiers), ce n’est pas la langue tout entière qui fut en même temps « figures du destin et emblèmes de réclusion autant qu’encryptages ludiques et outils d’un gai savoir ».
Dans ce livre-funambule, traquant l’homme Perec là où il voulut se cacher, là où il voulut aussi qu’on le découvre, on apprécie particulièrement la façon dont l’auteur explore les témoignages écrits se rapportant au dialogue entre Perec et Pontalis : une façon qui respecte les personnes mais ne s’autorise aucune complaisance, une acuité chaleureuse et grave, virevoltante, qui ouvre sur les abîmes de l’analyste lui-même, lequel réclama à son analysant (c’est du moins celui-ci qui l’affirme) le manuscrit d’un livre à peine achevé, à savoir W ou le souvenir d’enfance, moment capital de l’œuvre de Perec। De façon générale, Burgelin se garde bien d’affirmer que l’analyse fut la chambre de décompression d’une écriture hypercontrôlée. Son livre est plutôt caisse de résonance où se mesurent deux contraintes, la cure et l’écriture.

Après la traduction chez Costa e Nolan, en 1990, de la monographie que Claude Burgelin consacra à Perec (Georges Perec. La letteratura come gioco e sogno), on n’imagine pas que ce nouvel essai, plus approfondi, plus dérangeant, ne soit pas bientôt offert aux lecteurs de langue italienne.

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