mardi, juin 12, 2007

Erich From par : Jean-Michel VAYSSE


ERICH FROMM G.D.KHOURY
Articles, références, informations sur Erich Fromm. Vous êtes invités à publier sur ce blog vos commentaires et vos propres articles à son sujet. LES BLOGS JYVAIS


La psychanalyse est-elle un humanisme ?

UN DEBAT SUR LE BLOG "GERMINALYSE"Non la psychanalyse n'est pas plus un humanisme qu'une "Weltanchauung" ce qui n'empèche pas le psychanalyste de vouloir rester accrocher àl'humanisme et parfois mème de s'en revendiquer... Relisez l'intro de "Télévision"Michel Leca

C'est peut-être vrai, mais il en reste que tout change, évolue, se transforme, voyez certains groupes où la psychanalyse propose à ses co-listers trop "captifs" d'une pensée unique toujours les mêmes thèmes " qu' on se demande si certains échanges ne pouvaient pas se faire mieux entre eux, c' est à dire, ne pas occupant l' ordinateur de chacun tous les jours avec des dizaines de messages." (répétitifs voire compulsifs)je vous cède bien-sûr"mais le mot(humanisme) ne sonne-t-il pas trop épuisé? C' est a dire, usé par de multiples points de vue à un point qu' il parfois sonne comme un passe-partout...(je pense à tout l' anti-humanisme qui est évidemment une façon de défendre 'homme, tout en dénonçant les discours de répression qui le détruisent... C' est à dire, il faudrait conjuguer la psychanalyse avec la sociologie, la politique et l' anthropologie pour ne pas en faire une espèce de religion de bonne volonté..

.C'est bien pour cela qu'il faut FORGER un nouvel éclairage sur ce concept VIEILLI et je crois que l'efficace psychanalytique dans un champ d'ouverture à d'autres disciplines peut y souscrire.de plus nous avons déjà un héritage ;l

a preuve

Erich Fromm, le penseur et le psychanalyste (1900-1980)Il est l'un des représentants de l'école de Francfort. Il étudie la philosophie avec Jaspers et la psychanalyse avec Theodor Reik. Ancien membre de l'Institut psychanalytique de Berlin, il pratique une psychanalyse " humaniste " ou " existentielle ".c'est donc un formidable acquis culturel sur lequel on peut se baser, en voici les grandes lignes :L'humanisme de Fromm se fonde sur sa croyance et sa compétence en psychanalyse, en vertu de cette connaissance, que l'inconscient de l'humain est l'expression en lui de l'humain " total ", universel et de toute l'humanité. L'humain étant un être social, sans nulle réalité en dehors d'une société, c'est sa société qui décide des facultés qu'elle va favoriser en lui, par exemple à travers les traditions culturelles.

" Les besoins de la société sont transformés en besoins personnels et finissent par constituer le caractère de la société, la personnalité de base de tout individu. " (" Humanism and Psychoanalysis " in Contemporary Psychoanalysis, vol. 1, 1964, p.27.) L'esprit d'une société dont l'humain est membre influe fortement sur le développement de sa personnalité. Il favorise certaines facultés présentes dans l'inconscient, les fait émerger à la conscience, jusqu'à ce que l'individu s'identifie à elles. Mais à l'inverse, les facultés et dispositions allant à l'encontre des modèles culturels d'une société, sont aussi souvent refoulées et déniées. De là vient que " notre conscience représente essentiellement la société et la culture dans laquelle nous vivons, tandis que notre inconscient représente l'homme universel au sein de chacun de nous. " (L'humain au cœur, p.128).(Dominique Terrazzoni)

Cet objet idéal de la pensée, je crois que l'on peut le moderniser, l'actualiser sans pour cela tomber dans ses lacunes, et si vous me permettez de citer Søren Kierkegaard :«Il s'agit de trouver une vérité qui soit une vérité pour moi, de trouver l'idée pour laquelle je veux vivre et mourir...»

cordialment frans tassigny


source : http://germinalyse.blogspot.com/2007/05/psychanalyse-spculative.html
Publié par Jean-Michel, dit JV à 9:28 AM 0 commentaires
10.6.07

UN NOUVEAU GROUPE DE DISCUSSION : GERMINALYSE
Je viens d'avoir la (bonne) surprise d'apprendre que la présentation de ce blog vient d'être republiée par Frans TASSIGNY sur son blog "GERMINALYSE" et sur son groupe de discussion (Google group) du même nom. Trop rares sont les occasion d'échanger idées et informations sur ce thème pour que l'on s'en prive! Pour ma part j'ai adhéré au group de discussion et je reproduis ci-dessous le MANIFESTE du groupe.


Frans TASSIGNY : MANIFESTE

Tous les membres du collectif, responsables, intervenants, contribuentà élever la psychanalyse en un espace spéculatif, telle une recherche fondamentale. On n’y apprend ni des systèmes, ni des cultes, on yreçoit un éveil de la pensée dépassant les limites de la psychanalysepure pour se tourner vers l’ethnologie à l’exemple de Frazer ou deMalinowski et dans ce pluralisme se dégagent des idées non-dirigistes,des non-certitudes en quelque sorte.
Jamais cette recherche ne prendra matrice dans une quelconquecorporation, guilde, défendant ses droits et privilèges plutôt que lapertinence de ses doutes. Cet enseignement ne se développera pas àl’encontre d’autres écoles. Telle serait la seule façon de renoueravec la pensée freudienne. Renouer avec ces passeurs ne consiste pas àenseigner la psychanalyse, ni même à prétendre à réinventer lapsychanalyse, mais à penser, réfléchir, à un élément même irrationnelau collectif, quitte à déconstruire pour ensuite mieux rebâtir, ce quiest vrai pour un est différent pour l’autre.
Bien sûr, c’est l’étude des textes qui sera la pierre angulaire du“Comment savoir poser un problème” et à lui donner une solutionargumentée, raisonnée, en évitant toutefois d’être trop conceptuelle.
Que proposera-t-on à ces enseignants ? Avant tout une méthode car cetenseignement n’est pas une entreprise de formation où le collectifaccouchera d’apprentis sorciers.
Le professeur de psychanalyse commencera la lecture d’une œuvrefreudienne. Mais renouer avec l’héritage freudien ne reviendra pas àse prendre soi-même pour cette figure originaire de la penséepsychanalytique, mais à devenir ce passeur d’idées consistant àcomprendre et à faire comprendre leur traversée à ce siècle tumultueux.


Publié par Jean-Michel, dit JV à 1:24 PM 0 commentaires
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30.12.06




Réflexions sur Avoir ou Etre

Avoir ou Etre, un choix dont dépend l’avenir de l’Homme, est l’un des derniers grands livres d’Erich Fromm. Dans ce livre, nourri des apports de la psychanalyse, mais aussi du marxisme, de l’humanisme classique, du bouddhisme zen, Fromm distingue entre deux « modes » d’existence : le mode être et le mode avoir. Ce sont, plus que des types de caractères ou des modes de vie, de véritables orientations déterminant l’identité et la place qu’un individu assume dans le monde. Cela dépend de multiples facteurs, dont deux principalement, la structure sociale, celle d’une société humaine à une période donnée de l’histoire, et la structure de caractère individuelle.Notre époque se caractérise par la prédominance du mode avoir. Cela veut dire que les choses sont le plus souvent pensées, ressenties, vécues en termes de possession. Dans le mode être, à l’inverse, ce qui a de l’importance est ce qu’on est plus que ce qu’on a.A plusieurs reprises dans Avoir ou Etre (mais cette analyse était déjà présente dans son œuvre antérieure ) Fromm souligne comment certaines façons de s’exprimer, dans la vie courante, traduisent la prévalence du mode avoir ou du mode être. Ainsi, au lieu de « j’aime », on dira « j’ai un amour », si le mode avoir est celui qui l’emporte. Ou « j’ai une pensée » au lieu de « je pense ».

Le lecteur adhèrera rapidement à cette remarque d’Erich Fromm et à la critique sociale qu’elle implique contre l’esprit de possessivité et d’accumulation de nos sociétés où l’on mesure les individus en termes de valeur en fonction de ce qu’ils possèdent. Vaut davantage celui qui a non seulement un bon compte en banque mais aussi un bon « compte identitaire » : qui a un amour digne de ce nom, une pensée valorisante, des amis de valeur, une existence riche en tout point.Mais il serait sans doute intéressant de fouiller davantage cette question : je pense que la remarque de Fromm, prise textuellement et limitée à cela, est somme toute assez banale (sans être fausse pour autant). Ou trouve pas mal de réflexions du même ordre dans le discours « baba cool » des années soixante dix, y compris ses avatars spiritualistes, voire sectaires. Cela peut aller jusqu’à l’appel à se dépouiller de ses biens et de son héritage intellectuel pour tendre vers un idéal d’ « être » désintéressé et forcément pur…En lisant ces phrases sur le mode avoir (« j’ai un amour, une pensée… ») et l’être (« j’aime, je pense… ») on dérive aisément dans une observation introspective sur soi-même et sa façon de s’exprimer. On se surprend à s’interroger et à scruter son propre discours : « suis-je quelqu’un de possessif, qui thésaurise les sentiments, ou un être actif et aimant ?

La façon dont je parle trahit-elle cette identité ? »Dans cette petite exploration mentale on constate peut-être une certaine tendance à « avoir » (une religion, des idées avancées, des principes, des amours etc.). On plaidera sans doute alors la défense suivante, face à l’accusation de possessivité ou, osons ce néologisme, d’ « avoirisme » : « n’existe-il-pas des structures linguistiques dont je dépends car elles existent avant moi et en dehors de moi, on me les a inculquées dès mon plus jeune âge, qui m’imposent ces tournures de phrase, sans qu’elles soient nécessairement des tournures d’esprit… »En fait la réflexion frommienne sur le mode être et le mode avoir ne s’attarde pas sur l’aspect langagier de la question ; la remarque n’est pas non plus faite par hasard. Il s’agit d’impliquer le lecteur, de l’associer à la réflexion de l’auteur, de solliciter de sa part une lecture active et participative. Cette stratégie est typique du psychanalyste Fromm. Dans l’Art d’Aimer, il faisait une autre remarque tout aussi impliquante et dérangeante si on s’y arrête de trop. Il proposait en effet l’idée suivante : dans l’amour, contrairement à ce que pensent la plupart des gens de notre temps, l’important n’est pas d’être aimer mais d’aimer. C’est pourquoi son « Art d’Aimer » ne sera pas un manuel du « comment séduire et se faire des amis »…

L’aimer et non l’être aimé.Même stratégie, mêmes effets sur le lecteur. Qui lit l’Art d’Aimer se demande bientôt s’il est plus préoccupé de recevoir et garder l’amour de l’être aimé ou bien de ce qu’il (ou elle) met en action et donne à l’autre dans l’état amoureux.Cette remarque de Fromm non plus n’est pas à prendre au pied de la lettre ! Faute de quoi on aboutirait à un terrible paradoxe amenant à la conclusion de l’impossibilité de l’amour (au sens d’une relation réciproque et égalitaire à deux) : si l’important est aimer et non être aimé, et si je me soucie de l’autre qui m’aime, l’important pour lui (elle) est de m’aimer ; je lui dois donc d’être dans cet état « passif » du désir d’être aimé, sans quoi je nie l’amour de l’autre… D’où d’ailleurs la délicieuse ambiguïté de ce terme, l’amour de l’autre : celui qu’il me porte ou celui que j’ai pour lui ?Après ce détour, la question de deux modes d’existence, l’Etre et l’Avoir, doit être posée avec la même acuité. Oui c’est aliénation de ne plus aimer ou penser mais seulement avoir des sentiments ou des idées…

C’est le propre d’un monde ou l’on ne veut plus : on « a » de la volonté. Mais c’est tomber dans une autre forme d’aliénation que de s’enferrer dans une sorte d'idéal de l’Etre-en-soi.Etre ou Avoir : un choix dont dépend l’avenir de l’homme ? Que sont et que deviendront ceux qui n’ont rien : pas de travail, pas de logement, pas de papiers… ?
Publié par Jean-Michel, dit JV à 2:34 AM 0 commentaires
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29.5.06

Article publié dans FROMM-FORUM (en anglais et en allemand)reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur Gérard D. Khoury


Une rencontre décisive : Erich Fromm.

Il est des êtres qui vous marquent pour la vie et sans lesquels celle-ci aurait eu une toute autre tournure. Erich Fromm est de ceux-là. Il a modifié le parcours de ma vie et m’a donné les moyens - quand j’avais la vingtaine - d’affronter les impasses d’une histoire familiale et nationale ancrée dans un univers proche-oriental que j’ai mis plus de trente ans, par la suite, à comprendre, parce qu’il obéit à d’autres codes culturels et anthropologiques. Elevé dans un monde bourgeois, où le commerce et l’argent étaient les seules valeurs reconnues, assurant non seulement la sécurité et le statut, mais aussi l’identité et la liberté, j’ai eu beaucoup de mal à me constituer, à me libérer de cet univers.J’étais ainsi soumis à une dévalorisation relative de la culture et de l’art et il fallait braver milieu familial et social pour oser croire à la force des idées, celles qui pouvaient changer ce monde largement inégal et injuste déployé sous mes yeux. Je ne savais pas alors que ces valeurs marchandes allaient devenir en Occident aussi prégnantes, sous l’influence d’autres légitimations liées probablement à l’éthique du protestantisme et à celle de l’Amérique libérale contemporaine qui érige le marché en arbitre suprême .Sans aborder le détail de ce moment décisif, ma rencontre avec Erich Fromm avait été précédée par ma lecture de ses œuvres durant les années 1959-1960. Je me débattais alors face à l’autorité paternelle, ce qui n’était pas une mince affaire. Bien plus tard seulement je me rendis compte qu’au Proche-Orient tout était encore régi par la famille, le clan, la communauté. Je me heurtais à un mur de déterminisme. Aucun choix n’était possible hormis celui que me présentait mon père. M’opposer à lui était invraisemblable et, si je m’y risquais, c’était source de colère de sa part et de culpabilité de la mienne. Aucune liberté ne semblait possible et quand j’échappais momentanément aux foudres paternelles, je devais ne pas céder aux pressions affectives de ma mère, qui essayait par d’autres moyens de me conduire au même but que celui souhaité par mon père. Elle cherchait à me convaincre de suivre la voie commerciale tracée par mon père en la faisant évoluer vers un monde financier plus moderne que celui des affaires paternelles, somme toute restées archaïques et artisanales.

choix personnel semblait exclu : un garçon était supposé prendre la succession de son père, épouser sa cousine germaine, vivre auprès de ses parents dans la même maison, « le reste de son âge » pour citer Joachim du Bellay...Ce n’est que bien longtemps plus tard que je compris ce que signifiait l’endogamie.Sur le plan politique, économique et social, je parvenais difficilement à analyser la réalité libanaise. A cette époque on parlait volontiers de miracle libanais, de la force d’un état faible, de Beyrouth comme d’un Paris oriental, d’un pays jeune de 6000 ans, de Suisse du Proche-Orient et de tant d’autres clichés. Ce petit pays, à peine indépendant, scintillait de tous les feux du libéralisme et de la réussite matérielle, et semblait imperméable à l’histoire de la région, sauf pour profiter des coups d’états et des malheurs consécutifs pour les bourgeoisies nationales qui venaient se réfugier avec leurs capitaux dans ce havre de paix . Les inégalités sociales ne troublaient apparemment personne dans les cercles du pouvoir. A l’âge de la révolte et du besoin de justice, tout m’angoissait et m’était incompréhensible. Tout me paraissait confus : l’histoire du Liban, l’origine des états du Proche Orient, l’existence d’Israël, la présence au Liban des réfugiés de Palestine, etc...Etudiant en troisième année de Sciences économiques, je bénéficiais d’une invitation, émanant du Département d’Etat américain, à me rendre avec un groupe d’étudiants arabes aux Etats-Unis.


Une des raisons qui me firent l’accepter, c’était l’idée secrète de rencontrer Erich Fromm, après avoir lu l’ensemble de ses écrits publiés en anglais.J’écrivais à Erich Fromm chez Routledge and Kegan son éditeur anglais, sans savoir quelle serait sa réaction. Quelle ne fut ma surprise quand je reçus quelques temps après une réponse d’Erich Fromm par laquelle il m’invitait à la rencontrer à New- York.Je prévenais aussitôt Erich Fromm des dates de mon séjour à New York et sans tarder il me proposa de l’appeler dès que j’y serais pour me donner un rendez-vous.Le fait que je vienne du Proche - Orient, d’un pays arabe, alors que Erich Fromm était juif allemand, ayant d’abord milité dans les jeunesses sionistes, puis combattu la création d’un état juif, devenu antisioniste, avait-il piqué son intérêt ? Je restais saisi de la chance qui s’offrait à moi et me sentais pousser des ailes !Un autre hasard allait doubler l’invitation américaine par une invitation au Mexique où se tenait un congrès de Sociologie où je fus convié à représenter le Liban et ceci n’est pas indifférent à la suite. Quand j’appelais, en effet, Erich Fromm en lui proposant de le rencontrer à New- York durant l’été 1960, avant mon départ pour Mexico, il me répondit que nous nous verrions plus à loisir au Mexique, et il m’engagea à lui téléphoner dès la fin du Congrès.La première rencontre dans le bureau d’Erich Fromm à MexicoLa première rencontre à Mexico - il me l’avouera plus tard - le surprit. Il attendait un professeur dans la quarantaine et c’était un jeune étudiant de 22 ans qui lui faisait face. Après la première surprise, il chercha à comprendre les raisons de ma venue de si loin et ce que j’attendais de lui, puis sans hésiter, il me proposa de venir m’installer à Cuernavaca dans une hacienda qu’il connaissait, appartenant à un français, une maison faisant office de pension de famille qui était momentanément fermée, mais où il se ferait fort de m’obtenir une chambre, et il m’assura qu’il trouverait le temps de me voir d’une manière intensive. Et il en fut ainsi…Deux à trois fois par semaines, il me consacrait quatre à cinq heures d’affilée entre 15 ou 16 heures et vingt heures.De ces rencontres à Cuernavaca, il ne sera pas question ici, car elles sont d’un ordre strictement intime , mais je voudrais évoquer la figure d’Erich Fromm, telle qu’elle m’est alors apparue.Le pacte tacite de FrommCe qui m’a frappé dès le premier abord, c’était son regard clair, intense et doux, pénétrant et respectueux. Ce regard exprimait immédiatement l’entière disponibilité, transmettait le gage non dit de la confiance, rassurait et interrogeait tout à la fois. Ce regard communiquait - je le saurai plus tard - toute l’humanité d’Erich Fromm qu’il offrait à son interlocuteur comme une vulnérabilité et une force tout à la fois, signifiant son ouverture à l’autre et l’invitant s’il le souhaitait, par contagion peut-être, à s’ouvrir lui aussi dans un pacte tacite. En préparant l’ouvrage « Revoir Freud », que j’ai publié en France à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, je retrouvais la théorisation que fait Ercih Fromm de cette relation de sujet à sujet et qu’il nomme la relation centrale. L’homme des Lumières et celui de l’expérience mystiqueAprès ce regard de fraternité et de partage, je fus frappé, cela aussi m’a marqué pour l’avenir, par la concordance entre l’œuvre et l’homme. Erich Fromm vivait ses idées sans hiatus. Juif allemand, né dans une famille orthodoxe, il s’était libéré des carcans de la religion sans toutefois renoncer à la spiritualité du judaïsme. Homme des lumières, il gardait la capacité d’une pensée paradoxale ; défenseur de plus de raison, il explorait le monde de la religiosité et de la mystique, qu’elle fut orientale ou occidentale. C’est ainsi qu’il s’est sa vie durant penché sur l’expérience mystique, celle des Saint Jean de la Croix, de Maître Eckhart, de Hallaj et surtout des Bouddhistes Zen. Sa rencontre avec Suzuki et l’ouvrage qu’ils ont fait ensemble, avec de Martino, établit des ponts entre expérience mystique et psychanalyse.Pour ma part, au Liban où la religion était indiquée sur la carte d’identité et où donc tout est imprégné par elle, je commençais avec Erich Fromm- je songe à son ouvrage « The Dogma of Christ » ou à « You shall be as gods » - un parcours long et complexe de compréhension des cadres de pensée de ma culture. Cela m’a aidé à mettre mes distances avec tout ce qui touche aux diverses formes d’emprise du groupe (famille, clan, communauté) et a renforcé nécessairement mes aspirations individuelles. Il me restait à séparer aspirations individuelles et narcissisme, ce qui fut un tout autre travail. Le renoncement progressif à la toute puissance de l’ego et l’apprentissage du partage m’ont aidé à défendre des valeurs à portée politique.Au Proche-Orient, dans la mesure où les individus n’existent que comme des personnes membres d’un groupe (communauté, clan, etc.), il est ontologiquement impossible pour cette société de mettre en oeuvre un projet politique qui assure la liberté individuelle, et cela dans tous les domaines. Pourtant le projet politique d’une société tient aux relations de ses membres comme individus avec cette société.L’engagement politique :Dans le domaine politique, Erich Fromm, en socialiste engagé, savait que l’on ne bâtissait rien sans respecter les legs du passé et que les révolutions n’étaient plus possibles de la même manière qu’au XVIIIème siècle ou même au moment de la révolution russe de 1917, depuis que les sociétés occidentales étaient devenues de sociétés de techno-structures. C’est ce qu’il développa dans un livre - programme politique en 1968 pour la campagne présidentielle de Eugène Mc Carthy contre Richard Nixon, que j’ai traduit sous le titre Espoir et Révolution et qui est paru fin 1970 chez Stock à Paris. La connaissance approfondie de l’œuvre de Marx, y compris de ses manuscrits philosophiques de 1844 et les ouvrages d’Erich Fromm sur lui « Le concept de l’homme chez Marx » ou encore « Au-delà des chaînes de l’illusion » m’ont introduit au marxisme en m’évitant d’emblée les dérives du communisme ou du dogmatisme idéologique des exégètes de Marx.Ce que j’appellerais le cadeau de confiance que m’a fait Fromm en m’accueillant, et en m’aidant à débusquer le langage caché de la réalité psychique, mais aussi celui de la réalité économique, politique et sociale, a changé ma vie et m’a donné le courage de toutes les questions et de tous les combats. Il m’a aussi conseillé un programme de lectures très vaste allant des pré-socratiques à Orwell. C’est dire que Erich Fromm au-delà de la psychanalyse, dont il m’a ouvert le champ, m’a attiré vers le monde des idées, en me transmettant la conviction que leur force peut soulever les montagnes, même si en apparence elles sont inopérantes. Dans la tradition prophétique, il m’a aussi sensibilisé au courant de pensée qui nourrit, avec la pensée grecque - et je le saurais par la suite avec la pensée arabe- le modernité occidentale. Il est vrai qu’aujourd’hui, à l’heure où nous traversons une crise de civilisation à l’échelle mondiale, on peut se prendre à douter de la capacité des idées à changer le monde !Les idées d’Erich Fromm, en tout cas, ont certainement changé ma vie. Elles m’ont dès le départ appris à me méfier de la dichotomie entre pensée et sensibilité, entre l’utilisation de la pensée pour renforcer le pouvoir et la domination et l’usage de la pensée pour renforcer la libération et la liberté. Je manquais de confiance en moi et en mes capacités à penser par moi-même et c’est Fromm qui m’a appris à me méfier d’une pensée conventionnelle, uniquement descriptive ; il m’a encouragé à toujours rechercher la part cachée, intérieure de la réalité. Comprendre l’autre, c’est tenter de le comprendre de l’intérieur, analyser les problèmes sociaux et politiques, c’est chercher à en saisir les ressorts profonds et internes et non se contenter de les décrire et de les cataloguer. Cela devait me servir dans mon travail d’historien. Je savais que Erich Fromm était un héritier de Spinoza et de Marx, dont il a fait fructifier l’héritage, je découvre aujourd’hui qu’il se situe aussi dans la filiation de Giambatista Vico.En relisant les lettres échangées avec Erich Fromm entre les années soixante et quatre vingt, je retrouve sa présence, sa pénétration d’esprit, son ouverture et sa disponibilité aux autres, sa lucidité, son attention aux mots. Ne jamais accepter que les mots soient des coquilles vides, mais des symboles de chair et de vie, des mots incarnés où pensée et émotion sont réunis. Ainsi, les mots amour, liberté, justice, respect, courage constituaient tout un programme, un hymne à la vie.Ce dont je suis redevable à Fromm :D’abord, je voudrais insister sur le fait que les écrits d’Erich Fromm sont lisibles et clairs et ne sont pas protégés par un système de codage pour n’être accessibles qu’aux spécialistes, protégeant par ce codage la connaissance et le pouvoir. Erich Fromm s’offre et se lit sans protection, avec cette ouverture qui est don. On a pu lui reprocher une théorisation parfois faible, mais à la limite ce n’était pas sa préoccupation majeure. Ce qui lui importait, c’est la pensée vivante.Sans le savoir quand je le lisais en 1959 et les années suivantes, son approche théorique convenait parfaitement à mon histoire et n’est-ce pas cela une vraie rencontre d’êtres et d’idées ? Né au Liban, je baignais entre deux cultures, entre deux mondes, entre deux sensibilités. L’insistance d’Erich Fromm sur le caractère schizoide des sociétés contemporaines, comparé au caractère hystérique de celles du XIX ème siècle, ne pouvait pas mieux répondre à mes attentes.Je citerai aussi sa critique du monde de l’argent et des apparences, qui me confortait dans ma propre critique à l’égard de la société libanaise. Je rappelle ici que le dernier livre publié du vivant de Fromm est : « Avoir ou Être » et que nous nous en étions entretenus avant sa mort en 1978 et 1979.2Je garde enfin de ces dernières rencontres à Locarno au moment des entretiens entrepris avec lui, le souvenir des soirées de discussion sur beaucoup de sujets, et notamment sur la question d’Israël et de la Palestine et donc sur le terrorisme déjà très actif à l’époque ! Sa critique du terrorisme qu’il soit palestinien ou israélien allait de pair avec sa défense de la cause juste des palestiniens et il fut parmi les premiers en 1948 avec Hannah Arendt à réclamer le retour des réfugiés de 1948.Au moment où je traduisais « The Revolution of Hope », il m’avait interrogé sur les organisations palestiniennes et je lui avais fait, dans une lettre du 7 mars 1970, un petit résumé des plus connues, à commencer par Al Fateh en lui indiquant les leaders et les principes de ces organisations. Il me répondait le 4 avril : … « It was enlightening to me and I have now for the first time an idea of the various currents and groupings in the Arab resistance movement. This is really very helpful to me and I appreciate very much the trouble you have taken to send me such a detailed memo.... I am against terror tactics. I was against them when the Israelis applied them against the British, and I am against them when the Arabs apply them against the Israelis. I do not believe in hate as a constructive sentiment for the liberation of any nation, and of course I am not a friend of nationalism, whether it is Arab or Israeli. This is something different from undestanding deeply the motivation for Arab nationalism and from my severe criticism of Israeli policy, not only since the foundation of the State, but altogether, àf a completelyr Jewish state as such. I think the only solution would have been that suggested by Rabi Magnus, of a by-national Jewish- Arab state, similar to the Swiss canton system.”Je lui répondais le 31 mai 1970: “ The by-national Jewish-Arab state would be a rational solution if only the two parts were sincerely willing to accept each other and live in peace. Resistance an war are logical consequence of occupation and violence ( can we speak of terrorism except when some Palestinian extremist group deliberately attack civilian, as the Israeli extremists Did in the past ( The Stern), when they for instance attacked the King David Hotel. In this meaning, I am also against terror, but resistance has another content when it is the only possibility left for the Palestinians to assert their rights.”Pour terminer ce témoignage, je citerai la réponse d’Erich Fromm concernant le terrorisme, qui me paraît toujours actuelle, à l’heure où la politique américaine ne fait que renforcer le terrorisme arabe, auquel elle a déclaré la guerre, avec des accents de croisade contre le mal : « Thank you for your letter of May 31 st just arrived. I have read with great interest your remarks on the Arab-Jewish situation. I realise what you mean by differentiating between resistance and terror but I think that while the distinction can be made theoretically, it is very difficult to uphold it practically. As long as the guerrilla fighters can attack an opposing army, the distinction is pretty clear and realistic. But when the liberation fighters do not attack an army, and for practical reasons this is often impossible, and instead attack peaceful settlers or other civilians, then the resistance necessarily employs terroristic methods. With attacks against individual settlements, buses, etc., the liberation fighters have actually, it seems to me , used terroristic methods just as the Zionist extremist groups like the Stern gang used the same method of terror in their fight against the British. I do not for a moment forget that the air attacks of the Israeli army against so-called military targets near Cairo are also for all practical purposes terroristic and that it is no excuse if it is explained that killing children wad due to an error or whatever excuse is. It seems to me one should introduce another element and that is, the question whether military moves of the resistance have any realistic chance to change the political and military picture or whether they just vent indignation and hate of those who have been deprived of their land against those who sit on it. It is quite clear and has proved for many years, that the resistance of the NLF in Vietnam has a real and indubitable military function . It is not clear to me whether at this moment the Arab resistance has any such function. I should like to comment on the fact that until and including the first World war, the use of force had been voluntarily restricted by certain compassionate considerations mainly in two directions. One did not kill civilian populations, and by and large did not use torture event if its use would produce important military information. Since and during the second World War these restrictions have been abandoned first by all great powers and are now in a situation where force is used on all sides without restrictions. Of course all this has nothing to do with the full condemnation of Israeli agressiveness, its refusal to evacuate the conquered territories, etc. etc. The refusal of the Israeli government even to permit Nahum Goldman, the most intelligent, realistic and humanist of Zionist leaders, to meet with Nasser is only a glaring example of the intransigence of Israeli government.”Trente cinq ans après, l’analyse d’Erich Fromm reste prophétique et rejoint celle d’Edward W. Said, l’intellectuel palestinien récemment disparu : Face aux impasses de la violence sous toutes ses formes et aux réalités de la démographie dans les prochaines années, la seule solution n’est-elle pas un état bi-national et le renoncement au terrorisme ? Ou bien continuera-t-on en Israël à pratiquer une politique de l’exclusion, se protégeant par un mur qui fait de l’Etat juif un grand ghetto, avec l’approbation des Etats Unis, tandis que s’accentueront les extrémismes islamiques et le terrorisme international, que la guerre américaine en Irak ne fait que conforter ? Il est à craindre que le Proche-Orient reste encore pour longtemps une zone sismique, imperméable aux solutions équitables dans le respect de tous, malgré la vision prophétique d’hommes justes comme Fromm et Said.

Gérard D. Khoury, Aix en Provence, 6 août 2005


NOTES

1 Fromm m’écrivait en mars 1964 : « The real problem seems to be a certain lack of determination and aim in your life, a certain passivity, perhaps some amount of narcissism. I also cannot help thinking how much all this has to do with your father and your family. Whether you are not avoiding the solution of the conflict between independence and temptations of what I assume to be the protective and powerful family.”De nouveau en août 1964 , il insistait : «… When I read your last letter my main impression was that you are in the situation in which so many people are, especially if they are the sons of wealthy fathers, that they cannot really put themselves on their own feet because their wish for independence is so weakened by the seduction of the comforts of luxury which they can have if they do not break with their fathers . You apparently live with this conflict all the time.”“... I do not know whether what I am saying here is correct, but I cannot help thinking it because that is what I sense between the lines. As I wrote in my previous letter, I think the main problem is this decision, and to overcome the fear of standing on your own, and the longing for the “flesh-pots of Egypt”. You must also consider that in your pas you were probably so afraid of life that your wish for security has an undue weight in your decision”2 Ces entretiens avec Erich Fromm ont fait l’objet d’une page du Monde ( Le Monde du 21 octobre 1979). La totalité de ces entretiens ont été publiés dans ‘Revoir Freud, Pour une autre approche en psychanalyse» Ed Armand Colin, Paris, 2000.
Publié par Jean-Michel, dit JV à 9:37 AM 0 commentaires
18.5.06

Site officiel Erich Fromm (en anglais et en allemand)


pourtrait de l'auteur

Jean VAYSSE (Jyvais)
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Pourquoi remettre au lendemain ce qu'on peut faire le surlendemain?
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vendredi, juin 08, 2007

Fromm & Freud


FROMM ET FREUD
Quelle est l’attitude générale d’Erich FROMM envers le fondateur de la psychanalyse : il considère les découvertes de Sigmund Freud comme une contribution capitale à la connaissance de l’homme, comme une théorie radicale offrant un «potentiel révolutionnaire » de transformation de la société : « la découverte de Freud était potentiellement révolutionnaire parce qu’elle aurait pu amener les individus à ouvrir leurs yeux à la réalité de la structure de la société où ils vivent et, de là, à désirer la changer en accord avec les intérêts et les aspirations de l’immense majorité »Ce qui est radical et fondamental dans l’approche freudienne, ce n’est pas sa théorie de la sexualité, ni la métapsychologie psychanalytique. C’est la mise en relief « (du) rôle capital du refoulement et la signification fondamentale du secteur inconscient de notre vie mentale ».Freud, après Galilée et Darwin, a fait tomber (virtuellement) la « dernière illusion », en quelque sorte : « cette théorie était radicale parce qu’elle s’attaquait à la dernière forteresse de la croyance de l’homme en son omnipotence et en son omniscience, la croyance en sa pensée consciente considérée comme donnée primordiale de l’expérience humaine (...) ; personne n’avait mis en doute que sa pensée consciente était la dernière donnée sur laquelle (l’homme) pouvait compter. Freud a privé l’homme de l’orgueil qu’il plaçait dans sa rationalité. Il est allé jusqu’aux racines -c’est ce qu’exprime littéralement le mot « radical »- et a découvert qu’une bonne partie de notre pensée consciente ne fait que dissimuler nos pensées et nos sentiments véritables et nous cache la vérité : la plus grande partie de notre pensée consciente est un faux-semblant, une simple rationalisation de pensées et de désirs dont nous préférons ne pas avoir conscience ».