vendredi, janvier 12, 2007

Robert Stoller : le fantasme mis en actes

Robert Stoller : le fantasme mis en actes


Né à New York en 1925, Robert Stoller, psychiatre et psychanalyste, créa sur la Côte ouest, en 1954, la Gender Identity Research Clinic, véritable laboratoire de recherche sur la sexualité humaine. C'est là qu'il conceptualisa pour la première fois la notion de gender (genre) pour désigner le sentiment de l'identité sexuelle, par opposition au sexe, qui définit l'organisation anatomique de la différence entre le masculin et le féminin. De là naîtront les études contemporaines sur le genre (gender studies).

Pendant des années, il fut le seul clinicien à s'intéresser à toutes les formes de sexualité dites perverses, aberrantes, transgressives ou criminelles (fétichisme, sado-masochisme, échangisme, transvestisme, exhibitionnisme, coprophilie, pédophilie, meurtres rituels, etc.), mais aussi aux transsexuels, considérés par la médecine mentale comme des sortes de monstres. En 1968, il publia à ce sujet un ouvrage admirable, devenu un classique, Recherches sur l'identité sexuelle (Gallimard, 1978), dans lequel, à travers de très nombreux récits de cas, il revisitait toute la théorie freudienne de la sexualité pour désigner clairement le transsexualisme comme un trouble de l'identité sexuelle caractérisé par la conviction inébranlable d'un sujet d'appartenir au sexe opposé. Tout en montrant que ce trouble était purement psychique, Stoller ne s'opposait pas à l'idée du recours à la chirurgie. Mais surtout, au lieu de juger ou de classer, avec la froide objectivité d'un prétendu idéal de la science, il parlait de la souffrance des transsexuels, de leur vécu, de leur subjectivité. Aussi bien inversait-il radicalement le regard que la clinique avait porté sur eux depuis des lustres.


"RACE MAUDITE"


C'est dans cette perspective qu'il commença à s'intéresser à la question de la perversion. Le terme portait en lui tout l'héritage ancien attaché à la notion de perversité : détourner, détruire, inverser la loi, jouir du mal, haïr les autres et soi-même. Depuis les grands travaux de la sexologie de la fin du XIXe siècle, les psychiatres avaient pris l'habitude - relayés par les psychanalystes - de considérer l'homosexualité comme la pire des perversions, du fait même qu'elle portait atteinte à l'ordre procréatif sans se manifester visiblement par des actes barbares. Appartenant à une "race maudite", l'homosexuel devait donc être soigné à défaut d'être traité comme un criminel.

Au moment où Stoller publie son livre sur la perversion, les homosexuels américains ont entamé une lutte contre la psychiatrie afin d'être déclassifiés du catalogue des perversions. Et du coup, la question se pose de savoir ce qu'est la perversion et qui peut être désigné comme pervers. Au lieu de proposer un nouveau catalogue des comportements, Stoller démontre que la perversion existe bien en tant que structure spécifiquement humaine et que le monde animal en est exclu, n'en déplaise aux primatologues qui s'évertuent à qualifier de pervers un chimpanzé léchant une chaussure ou aux sexologues libertaires qui prétendent qu'aucun acte sexuel n'est pervers et qu'en conséquence la perversion n'existe pas.

Selon Stoller, la perversion n'est pas repérable dans des pratiques sexuelles déviantes, abjectes ou destructrices. Et encore moins dans l'homosexualité qui n'en est pas une en tant que telle. Forme érotique de la haine, elle serait plutôt un fantasme mis en acte et destiné à transformer en vengeance et en triomphe un ancien traumatisme infantile. Elle est donc induite par une éducation, souvent inconsciente, qui transforme un sujet en objet fétichisé et déshumanisé. Aussi bien la victime peut-elle alors devenir à son tour un bourreau.

Mais Stoller va plus loin. Il considère, à la suite de Freud, que la perversion est nécessaire à la société. D'une part parce qu'elle permet de distinguer la norme et la pathologie, le bien et le mal, la loi et l'inversion de la loi. De l'autre, parce que les pervers peuvent, par la sublimation, se découvrir autres que ce qu'ils croyaient être, ou encore devenir de grands créateurs

On comprend alors pourquoi Stoller portait sur les psychanalystes de son époque un regard d'une férocité inouïe : "Le psychanalyste s'adonne au discours sur la morale comme l'ivrogne à la boisson. Je n'ai nullement l'intention de me joindre à ces augustes censeurs du comportement sexuel qui se chargent de dire si la liberté sexuelle est bonne ou mauvaise pour la société ou qui se prononcent sur les lois et la façon dont elles devraient être appliquées pour garantir notre ordre moral."


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LA PERVERSION. Forme érotique de la haine (Perversion : The Erotic Form of Hatred) de Robert Stoller. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hélène Couturier, Payot, "Petite bibliothèque", 298 p., 9 €.
Signalons aussi le numéro 74 de la revue Cliniques méditerranéennes : "Trans-sexualité, déformation, déchirement", coordonné par Claire Nahon (nov. 2006, éd. Erès, 25 €).


Elisabeth Roudinesco